Une confession
Chapitre 6
– Alors vous êtes catholique !
Vous aviez bondi dans votre fauteuil. Qu’avais-je bien pu vous dire qui vous laisse penser cela, je ne me souviens plus. De toute façon, avec mon allure de jeune fille de bonne famille, vous aviez peu de risques de vous tromper.
Mais je ne vous laissai pas longtemps dans l’illusion. J’étais baptisée, certes, issue d’une famille catholique pratiquante, mais moi, voilà des années que je n’allais plus guère à la messe à part pour les baptêmes, les mariages (et encore…) et les enterrements.
Je vous expliquai que, étudiante, je m’étais laissé entraîner par une amie – une vraie catholique, elle – dans le pèlerinage de Chartres et que la chose avait achevé de me dégoûter à tout jamais des églises, du catholicisme et, plus généralement, de la religion et de toute forme de sectarisme et d’embrigadement. Ces manifestations d’euphorie collective, à grand renfort de cierges que l’on brandit, le visage transfiguré, de mains que l’on tend en récitant le Notre Père d’un ton pénétré, toutes ces gesticulations lors de la messe finale célébrée par monseigneur Lustiger m’avaient laissé un sentiment de profond malaise. Bien loin de m’élever vers le ciel, ces démonstrations, que je jugeais hystériques, n’avaient réussi qu’à me donner l’envie de m’enfoncer six pieds sous le sol de cette fichue cathédrale.
– Ah… le pèlerinage de Chartres… Oui, cela provoque souvent ce genre de réaction…
Votre réponse me surprend. Vous enchaînez aussitôt, me scrutant de vos petits yeux vifs :
– Mais vous croyez ?
Je fus bien obligée, là encore, de vous décevoir. La foi, à vrai dire, eh bien non, il ne m’en restait plus grand-chose.
– Alors, Véronique, écoutez-moi bien : je vais vous convertir !
Les premiers temps, je sortais très chamboulée des heures que nous venions de passer ensemble. Je vous avais prêté une écoute religieuse, votre grande tolérance m’avait rassérénée, votre acharnement à me convaincre et à jouer avec mes arguments jusqu’à les réduire à une peau de chagrin m’impressionnait. Vous étiez très habile. Au lieu de m’écraser, votre supériorité intellectuelle me grandissait. Jamais je ne me suis sentie aussi intelligente qu’avec vous. Et plus vous me donniez le sentiment de mon intelligence, plus, peu à peu, vous m’ameniez à votre point de vue. Lorsque je quittais l’immeuble de la rue de Fleurus, bien sûr je n’étais pas redevenue croyante, je n’avais pas retrouvé la foi (l’eussé-je jamais eue), mais j’avais envie de croire.
Après ces heures d’immersion dans votre pensée, il me semblait que je ressortais différente. Neuve. C’était comme un baptême, une re-naissance.
Un jour, je vous ai entendu dire à quelqu’un – était-ce à Gonzague, à mon mari, peut-être à ma mère, je ne sais plus – que vous auriez voulu faire de moi votre « fille spirituelle » mais que, hélas, vous aviez beau vous donner du mal, vous ne parveniez pas à me convertir.
– C’est terrible ! vous lamentiez-vous alors, frappant le sol de votre canne. Terrible !
Je garde de nos entretiens tout au long de ces années une profonde reconnaissance. Car vous aviez ce don merveilleux d’élever l’esprit de votre interlocuteur. En vous quittant, je mettais toujours un temps à « redescendre ».
Vous ne m’avez pas convaincue. Mais vous m’avez fait douter.
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