Une confession

de Bure · Chapitre 19 sur 83

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Une confession

Chapitre 20

À la chaumière, vous m’aviez emmenée au puits de Marie-Louise. Ah, ce puits, vous m’en aviez tant parlé ! Marie-Louise vous avait dit qu’après sa mort, lorsqu’une jeune femme aurait de la peine à se trouver enceinte, il vous appartiendrait de la conduire au puits et, là, son vœu de porter un enfant serait exaucé. C’était Marie-Louise qui l’avait fait creuser. Avant que je connaisse la chaumière, vous m’en aviez envoyé une photographie, accompagnée d’une lettre.

« Chère vraie image,

 

Je ne vous oublie pas en ce mercredi des Cendres ! Et comme en

mourant, en 1974, ma femme m’avait dit qu’elle viendrait au secours de

ceux qui l’appelleraient près de ce puits (en face de Fournoux), je l’ai

suppliée de vous aider !

Tout à vous,

J. G. »

 

J’avais perdu les deux enfants que je portais depuis cinq mois et demi, un petit garçon et une petite fille. Vous m’aviez écrit à cette occasion la plus belle lettre que j’aie jamais reçue.

Depuis, je ne parvenais pas à retomber enceinte. J’avais tout essayé : des traitements de la stérilité les plus classiques aux plus extravagants, passant par l’acupuncture, l’homéopathie, la sophrologie et une étrange « thérapie corporelle ». Sans résultat depuis deux ans. Alors, le puits, pourquoi pas… D’ailleurs, l’eau, les fontaines, les puits n’étaient-ils pas depuis toujours symboles de fécondité et d’enfantement ? L’eau de pluie est envoyée par le ciel pour empêcher la stérilité de la terre mère. À Oxford, une fontaine est censée rendre fécondes les femmes stériles et il existe de nombreuses sources devant lesquelles peuvent être formulés des vœux. Comme l’explique Mircea Eliade dans son Histoire des religions, en sumérien a signifiait « eau », mais aussi « sperme », « conception », « génération ». Maintes légendes reprennent cette symbolique universelle.

En marchant à votre côté vers le puits, j’avais un peu le sentiment d’être auprès d’un enfant à qui je cédais pour ne pas le blesser. Si vous pensiez réellement que ce puits possédait quelque pouvoir, pourquoi vous contrarier ? Parfois, aussi, je me disais que finalement pourquoi pas… Si c’était vrai ? De toute façon, je ne risquais pas grand-chose… Vous risquiez davantage, vous, pour peu que j’aille raconter à qui voulait l’entendre que vous croyiez au surnaturel, aux dons post mortem de votre épouse et au pouvoir fécondant d’un puits ! Alors je jouai le jeu. Presque autoritaire, vous avez pris mon bras, et je vous ai laissé me conduire. À petits pas, nous avons marché autour du puits de Marie-Louise. Il fallait un tour complet. Il y avait quelque chose de solennel dans notre ronde. Et le fait est que, quelques mois plus tard, j’attendais un enfant. Jusqu’à votre dernier jour, vous êtes resté persuadé que Marie-Louise m’avait donné ce bébé.

 

Jamais je n’ai trouvé ridicule votre attirance pour le surnaturel. Il n’y a pas que les doux dingues et les illuminés qui croient en certains phénomènes étranges et s’aventurent parfois hors des sentiers du cartésianisme. La foi elle-même n’a rien de cartésien. Et si l’on a la foi, et que l’on croit donc en une vie après la mort, pourquoi les morts, une fois entrés au royaume de Dieu, ne se trouveraient-ils pas investis de certains pouvoirs ? À l’inverse de la raison qui emprisonne, la foi a cela de merveilleux qu’elle laisse la porte ouverte à tous les espoirs, même les plus fous… Vous m’expliquiez qu’aux États-Unis – « en Amérique », disiez-vous – vous acceptiez de façon épisodique d’apporter votre contribution à certaines revues s’intéressant aux extraterrestres, et aux UFO – nos OVNI – qu’il vous plaisait d’imaginer étant des anges porteurs de messages à notre intention, des envoyés de Dieu… Là-bas, vous justifiiez-vous, il n’y avait nulle honte à cela, les plus grands scientifiques collaboraient ponctuellement à ce type de publications. En France, bien sûr, vous ne l’auriez jamais fait. Vous auriez été tout bonnement ridicule.

 

Lorsque vous évoquiez Marie-Louise, j’imaginais une sorte de sainte. Vous me disiez, sans méchanceté, qu’elle avait tout d’une bonne sœur, et qu’elle n’était guère féminine ni coquette. Et vous ajoutiez qu’elle était tout le contraire de moi… Vous riiez en me disant cela, vos petits yeux pétillaient d’une lueur coquine : « Ah ça, non, vous ne lui ressemblez vraiment pas ! » Mais pourquoi nous comparer ?

C’est étrange comme jamais vous ne parliez de Marie-Louise comme d’une femme. Elle était un tableau austère dans votre bureau, elle était une épouse dévouée, une sainte, et aujourd’hui elle intercédait pour nous. Jamais vous ne m’avez dit qu’elle était belle, aimante, aimée de vous. Vous en parliez comme d’un être asexué. Vous l’aviez épousée alors que vous aviez cinquante ans et elle aussi. Vous n’avez pas eu d’enfants et je ne suis jamais parvenue à savoir si cela vous avait manqué. Avez-vous même jamais eu des relations conjugales avec Marie-Louise ? Tout dans ce que vous me confiiez criait le contraire.

Un jour vous m’avez dit que vous auriez « facilement été homosexuel ». Votre sensibilité, il est vrai, était très féminine. De même que votre vivacité, votre rapidité, votre allure « sautillante », votre nature capricieuse. Mais vous vous empressiez d’ajouter : « On a souvent remarqué que les homosexuels sont plus sensibles, plus indulgents, plus intuitifs, plus délicats que les autres hommes. » Et de renchérir : « L’œuvre de Proust n’est-elle pas une œuvre où la sensibilité atteint son dernier degré de vérité, de profondeur, d’exactitude ? » Pour vous, l’homosexualité touchait à « la suprême délicatesse ».

Vous n’étiez pas ce qu’on appelle un homme à femmes. Vous n’aimiez pas les femmes, vous aimiez la Femme. Et ce que vous aimiez chez l’homosexuel, c’était la féminité. C’était l’âme. Et pourtant, pensant sans doute à la chair, vous ne pouviez vous empêcher de faire allusion à l’homosexualité comme à un « vice ».

– Comment Dieu a-t-il permis que le vice fût souvent attrayant et la vertu rébarbative ? demandiez-vous, le regard perdu dans le vague…

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