Une confession

de Bure · Chapitre 30 sur 83

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Une confession

Chapitre 33

Parmi les « favoris » que je croisais souvent rue de Fleurus, il y avait Hude (vous ne l’appeliez que par son patronyme) – il devait avoir à peine quelques années de plus que moi, mais persistait à me donner du « mademoiselle », que vous corrigiez aussitôt par un « Madame ! Madame ! » scandalisé ; Gonzague (vous ne l’appeliez que par son prénom), celui que je rencontrais le plus souvent ; et Bernard Billaud, homme discret et pudique d’une extrême gentillesse. Je vous trouvai aussi à plusieurs reprises en compagnie d’un neveu en soutane, de quelque prélat, du directeur du lycée Stanislas, d’une artiste peintre, d’un historien…

Beaucoup de ces visiteurs me semblaient obséquieux. Ce n’était cependant pas le cas de Gonzague, ni celui de Bernard Billaud dont l’affection m’a toujours paru sincère, profonde et désintéressée.

Deux femmes se disputaient votre quotidien. Il y avait d’abord votre secrétaire, Marguerite-Marie, une jeune Polonaise passionnée d’équitation et à laquelle vous étiez très attaché. Vous l’aviez fait entrer des années plus tôt comme secrétaire à l’Académie et elle vous avait accompagné lors de nombreux voyages, à Rome, au Japon… Vous l’aviez prise sous votre aile. À moins que ce ne fût l’inverse… ? Lors de la publication des Lettres, elle s’était émue de n’être mentionnée nulle part et, surtout, que l’« ange » auquel vous adressiez votre préface ne fût pas elle, mais moi. Elle veillait sur vous depuis tant d’années, alors que moi… Je vous avais alors proposé d’ajouter son nom en page 7, la page des dédicaces, auprès de ceux de vos parents et de monsieur Pouget, votre maître. Ce que nous fîmes dès la première réimpression du livre. Je crois que cela lui convint. Pourtant, lorsque je vous appelais les derniers temps et que c’était elle qui décrochait le téléphone, elle me paraissait toujours distante. M’en voulait-elle d’avoir, moi aussi, une place auprès de vous ?

L’autre femme était très différente. Mademoiselle P., professeur de grec ancien, vous était entièrement dévouée. Au volant de sa petite automobile, elle vous menait partout. Très vive, sans doute très autoritaire, mademoiselle P. avait toujours l’air pressé et affairé. Elle habitait mon quartier, ainsi que sa sœur jumelle avec laquelle je la confondais, et je l’y croisais fréquemment, trottinant toujours du même petit pas alerte, la tête penchée vers l’avant comme pour aller plus vite encore, une pile de dossiers sous le bras ou un panier de légumes à la main.

C’était mademoiselle P. qui vous emmenait à Passy-Buzenval, le couvent proche de Paris où vous passiez la plupart de vos week-ends. Là-bas, vous aviez votre chambre et un bureau pour écrire et travailler. Vous y savouriez une paix toute relative. Les sœurs étaient aux petits soins pour vous, presque trop. Par exemple, il ne leur effleurait pas l’esprit que vous pussiez parfois manquer une messe, paresser au lit le matin. Et vous n’osiez pas le leur dire. Alors, chaque jour à l’aube, l’une d’elles venait gratter à votre porte pour vous inviter à l’office du matin. Vous m’avez avoué avoir plus d’une fois feint de ne pas entendre, ou prétexté quelque fatigue, annonçant d’une voix habilement affaiblie à la malheureuse alors aux quatre cents coups que vous étiez souffrant. À votre âge, ce n’était jamais un bien gros mensonge…

Aujourd’hui encore, il m’arrive de croiser mademoiselle P. et son petit air très occupé. Elle ne me reconnaît plus. Mais peut-être n’est-ce toujours que sa jumelle.

 

J’ai dîné il y a quelques mois chez Bernard Billaud, dont vous avez fait votre légataire universel. Nous avez-vous entendus vous évoquer longuement, affectueusement, ce soir d’hiver ? Votre modestie dût-elle en souffrir – car vous revendiquiez « l’orgueil d’être modeste » –, ce ne furent qu’éloges et relation de souvenirs et anecdotes au travers desquels s’exprimait une infinie tendresse.

Lorsque je pense à vous, il me revient toujours la phrase de Paul Valéry : « Les hommes vraiment grands sont tout près des autres par la même simplicité qui les en éloigne à l’infini. Car ces hommes vraiment grands conservent dans leur rapport avec les choses profondes et difficiles dont ils font leur intimité les mêmes attitudes, celles qu’ils ont avec tout le monde ; ils sont à la fois familiers, délicats et vrais. »

Aujourd’hui, vous êtes parti pour d’autres rivages ; moi je suis restée (je vous cite) « dans cette espèce de caricature de la Vie qu’on appelle la vie, la vie des faux honneurs, la vie des faux échecs ». Et je n’ai plus personne qui me fasse « monter » comme vous seul avez su le faire.

Vous me manquez.

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