Une confession
Chapitre 45
Après nos séances de travail, lorsque celles-ci avaient lieu un jeudi matin, vous aimiez bien me raccompagner jusqu’à mon bureau en voiture. Je profitais alors de votre chauffeur, mis à votre disposition par l’Académie et que vous partagiez avec Étienne Wolff, l’un de vos confrères, de trois ans votre cadet, biologiste et également membre de l’Académie des sciences.
Chaque jeudi, donc, votre chauffeur venait vous chercher et vous donnait le bras pour descendre l’escalier et rejoindre la voiture. Vous vous étiez attaché à cet homme. Vous aviez même pour lui une profonde admiration. Lorsqu’il est parti à la retraite – j’étais avec vous le jour de sa dernière course –, je vous ai vu désespéré. Vous aviez l’air complètement perdu. Il fut ensuite remplacé par un Portugais, tout aussi dévoué, mais ce n’était plus la même chose.
Je montais à l’avant, à la droite du chauffeur, et saluais Wolff. Il portait tout le temps une petite toque de fourrure noire. Puis je vous écoutais tous les deux. Le trajet n’était hélas pas bien long jusqu’au boulevard Saint-Germain. Il me semblait entendre deux garnements qui se retrouvaient dans le car les menant à la communale. Votre première question était toujours :
– Notre secrétaire perpétuel est-il là aujourd’hui ?
Vous trembliez devant Druon comme des enfants devant le supérieur de l’école. Quand il était là, vous affichiez une mine morose, il allait falloir bien se tenir, travailler au dictionnaire avec sérieux. Si en revanche Druon n’était pas là, on sentait un soulagement immédiat, vous alliez pouvoir donner libre cours à votre paresse et chahuter avec vos voisins.
Et, invariablement, votre dernière question était :
– Et alors, pour le déjeuner, savez-vous ce que nous avons aujourd’hui ? Ah, et puis, très important : quel vin ?
Même si, à vous entendre, Maurice Druon faisait régner sur votre assemblée une véritable terreur, vous étiez le premier à considérer que votre prestigieuse institution était sans doute la plus démocratique qu’il se pût imaginer. Jamais, me disiez-vous, des hommes (et plus tard des femmes) aussi différents de pensée, de culture, de religion, de niveau social ne s’étaient ainsi trouvés réunis. À l’Académie, il n’était plus question de duc, d’écrivain, d’évêque. Vous étiez tous égaux. « Jamais autant de contraires n’ont cohabité ! » vous enthousiasmiez-vous. Et de me citer à titre d’exemples Lévi-Strauss et le duc de Lévis-Mirepoix, Untel et Untel… Et quand je vous demandais quel était votre contraire, à vous :
– Mon contraire, à l’Académie ? Mais j’en ai trente-neuf !
Vous ne m’avez invitée qu’une fois sous la Coupole. C’était à l’occasion de la remise du Grand Prix de l’Académie française. Je ne me souviens d’ailleurs plus du nom de l’heureux lauréat. Je me rappelle cependant la longueur des discours, dont certains étaient franchement ennuyeux. Ce jour-là – ce serait la seule fois – je vous ai vu en tenue d’apparat. Vous êtes arrivé le dernier, comme un mauvais élève. De là où je me trouvais, il me semble bien vous avoir vu dormir pendant les allocutions…
La cérémonie était suivie d’un cocktail dans le bâtiment attenant. Il fallait montrer patte blanche pour entrer. Je me souviens de mon trouble et de ma vague honte, arrivant avec en guise d’invitation officielle votre petite carte de visite sur laquelle vous aviez griffonné à l’encre bleue : « Veuillez laisser passer madame Véronique de Bure. Merci. Jean Guitton. » Je craignais en outre que ma mise modeste n’indispose le cerbère qui se tenait à l’entrée. C’était une froide journée d’automne, j’avais mis mon manteau miteux de l’époque, un vieux pardessus de laine gris aux poignets élimés et au col usé jusqu’au fil. On me laissa tout de même passer.
Je m’empressai de laisser ma pelure au vestiaire pour retrouver quelque élégance et j’étais à peu près à l’aise quand l’aboyeur tonna :
– Madame Véronique de Bure !
Une seconde, j’eus l’impression d’être un acrobate dans un cirque et que l’on venait d’annoncer mon entrée sur la piste. Je me lançai, l’air le plus détaché possible, au-devant du secrétaire perpétuel.
Je serrai la main de Maurice Druon, qui me sembla bien loin du maître terrifiant dont vous m’aviez brossé le portrait et me félicita pour la publication des Lettres. Puis je me dirigeai vers le buffet où je restai un moment, une coupe de champagne à la main, à écouter Pierre-Jean Rémy plaisanter avec un autre homme en vert. J’ai oublié aujourd’hui la teneur de ses propos, mais je me rapelle avoir pensé que, pour un académicien, il était plutôt polisson et délicieusement irrévérencieux.
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