Une confession

de Bure · Chapitre 38 sur 83

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Une confession

Chapitre 41

« Immortel, on ne l’est que pour la vie ! » ironisait l’académicien Daniel-Rops.

Pinay venait de fêter ses cent ans. Ce jour-là, vous m’avez téléphoné. Dans votre ton, j’ai cru déceler une pointe de jalousie. Cet âge, vous vouliez absolument l’atteindre. Surtout, vous vouliez le dépasser, faire mieux que votre camarade de Saint-Chamond. Vous aviez quelques chances d’y parvenir : votre père était parti à quatre-vingt-quatorze ans – ne vous avait-il pas dit, lorsque vous êtes entré à l’Académie : « Te voilà donc immortel, mon fils, mais moi je suis increvable ! » – et Henri, votre frère récemment disparu, à quatre-vingt-dix. À ce moment-là, vous en aviez vous-même quatre-vingt-treize.

Peu après, rue de Fleurus, je vous écoutais avec intérêt me confier le secret, selon vous, de la longévité : manger très peu (vous m’aviez tou jours dit ne pas avoir vraiment souffert de la faim lorsque vous étiez prisonnier), nourrir son esprit et faire quelques mouvements de gymnastique.

Certes, je vous imaginais sans peine nourrir votre esprit, je connaissais la frugalité de vos repas, mais pour la gymnastique j’avoue que j’étais un peu dubitative.

– La gymnastique… ?

– Oui ! Le médecin de famille, quand j’avais une quinzaine d’années, m’avait montré des mouvements à faire tous les matins en se levant pour garder une bonne santé. Alors, depuis, je n’ai jamais cessé de les faire. Tous les matins, je fais ma gymnastique. Eh oui, eh oui…

Je vous regardais, amusée.

Alors, vos petits yeux plus pétillants que jamais, vous vous levez d’un bond, jetez votre canne un mètre plus loin, et hop ! vous voilà en train de vous baisser, de vous redresser, de pencher la tête à droite, à gauche, de vous mettre sur la pointe des pieds puis de lancer vos mains le plus loin possible vers le sol…

Médusée, j’assiste à une minute de votre séance quotidienne de gymnastique.

Pour vos repas, vous vous rendiez régulièrement chez Gramond qui vous servait un potage, un fruit, sachant parfaitement ce qui vous convenait. C’était votre cantine, vous y aviez votre table, celle au fond à droite, et vos habitudes.

Le reste du temps, c’était votre gardienne d’immeuble qui cuisinait vos repas. Elle vous les montait, encore tout chauds, et les déposait sur la table de la cuisine où, avant de redescendre, elle disposait une assiette, un verre et des couverts. Souvent, je me suis trouvée là à ce moment. En général, peu pressé de déjeuner, vous laissiez tout refroidir. Vous vous plaigniez de ce qu’il y avait toujours trop. Combien de fois vous ai-je surpris à grignoter trois fois rien, puis, sans l’ombre d’un remords, à jeter le reliquat dans la poubelle… Vous faisiez cela avec la même espièglerie qu’un gosse qui, dès que sa mère a le dos tourné, s’empresse de se débarrasser dans la gueule du chien des morceaux de viande qu’il renâcle à avaler. Ce qui vous chagrinait le plus, c’était les jours où elle vous montait du riz. Plusieurs fois, je vous ai vu tout verser dans la poubelle, sans même y goûter. Je me suis revue des années en arrière, dans ma famille anglaise, avec mon co-pensionnaire mexicain lorsque l’un de nous allait précipiter la jelly dans les toilettes pendant que l’autre faisait le guet à la porte de la cuisine.

– Comment faites-vous pour que le riz ne soit pas collant ? me demandez-vous un jour, l’air désespéré, après avoir jeté une fois de plus le contenu de votre assiette.

J’évoque l’oncle Ben’s, le temps de cuisson, un rinçage éventuel…

– Alors il faudrait que vous descendiez expliquer tout cela à ma concierge. Son riz, c’est de la colle, je ne peux pas l’avaler !

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