Une confession
Chapitre 21
Régulièrement vous m’écriviez des petits mots. Rares étaient ceux rédigés sur une carte ou une feuille de papier à lettres à en-tête de l’Académie française. Le plus souvent, ils étaient griffonnés sur une carte postale – représentant généralement Le Deveix ou l’un de vos tableaux –, sur une feuille de bloc-notes à moitié déchirée, ou encore sur un morceau de papier où vous aviez peint une aquarelle et que l’eau avait gondolé. Je retrouve une de ces cartes du Deveix :
« Chère V.,
Hier à 17 heures, je vous ai appelée !
Et je quitte la chaumière, ce soir du 13, pour Paris.
Nous vous envoyons tout notre souvenir en ce lieu mystique ! »
À côté de votre nom, vous aviez fait signer « Pinton ».
Ou encore, le 22 mars 1992 :
« Chère,
Je retrouve cette première vision que j’eus de vous vers 1960. Art
abstrait !
Recevez-la comme un message.
J. G. »
Était jointe une aquarelle : un visage allongé à la Modigliani, le teint grisâtre et les joues creuses, les lèvres fines et le nez étroit. Était-ce vraiment ainsi que vous me voyiez ?…
Et, daté du 9 août 1992, sur un quart de feuille de bloc au dos duquel vous aviez crayonné une mystérieuse forme grise éclairée d’une tache de gouache rose vif :
« Mon frère est mourant. Et il ne peut arriver à mourir. Il n’a plus la
parole ! Cela me rend la vie très pénible.
Et moi, je suis souffrant souvent.
J. G. »
Parfois, c’était juste un dessin avec une simple dédicace : « À Véronique, de Jean G. »
Et puis, pendant que nous travaillions aux Lettres, vous me faisiez parvenir des petits mots pour me faire patienter :
« Véronique,
Je travaille sans arrêt. Et j’ai dicté plusieurs cassettes ce matin…
Marthe R., L’amour de la Femme Princesse lointaine.
Faut-il vous les faire parvenir avant le 15 août ?
Je ne quitte pas Paris et je suis votre serviteur. »
Peu de temps après, je recevais deux cassettes avec, sur chacune d’elles, à peine une minute de texte…
Vous m’adressiez aussi des invitations, en particulier pour des expositions de vos toiles, dont s’occupait énergiquement Claire, l’épouse de Hude, l’un de vos « disciples ». Je me souviens de m’être rendue à l’une d’elles, à la Galerie de Bayser, rue Sainte-Anne dans le IIe arrondissement de Paris. Vous étiez là, installé dans un large fauteuil, votre canne à la main, et vous m’avez fait asseoir un moment près de vous. Vous me présentiez à tous ceux qui venaient vous saluer :
– Alors voilà, je vous présente madame Véronique de Bure, une grande amie à moi. Elle est… comment dire ? Elle sait tout de moi ! Elle compte énormément pour moi, oui c’est cela… Alors au revoir…
L’exposition, « en hommage à madame la maréchale de Lattre de Tassigny », s’intitulait « La femme, Ève et Marie » : « J’ai appelé cette exposition “La femme, Ève et Marie”, car j’ai figuré Ève et Marie, c’est-à-dire la femme pécheresse et la femme immaculée, mais je les ai réunies sous la protection, la houlette de la femme éternelle, comme disait Gœthe. Celle qui nous tire vers les cieux. »
Les tableaux étaient très beaux. Un carton avait été imprimé pour l’occasion, avec le titre de l’exposition et la reproduction de l’une des toiles. Après l’exposition, je recevrais régulièrement vos mots sur ces cartons. Vous deviez avoir une pile à écouler.
Un matin, je trouvai dans mon courrier une invitation pour une grande exposition de vos toiles organisée par l’Institut Paul VI. L’événement ayant lieu de l’autre côté des Alpes, je pris cela pour une simple information. J’avais tort : c’était une convocation. Dès le lendemain, vous m’appeliez pour savoir si j’avais bien reçu votre invitation pour Brescia et si j’avais bien l’intention de m’y rendre car, naturellement, vous comptiez sur ma présence. Je vous ai fait part de mes hésitations – je travaillais, j’avais un mari et un enfant, je pouvais difficilement me permettre de partir deux jours en milieu de semaine, comme ça, pour l’Italie… – que vous avez balayées d’une phrase :
– Gonzague vient, il peut s’occuper de vos billets, et vous irez ensemble.
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