Une confession

de Bure · Chapitre 43 sur 83

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Une confession

Chapitre 46

Oserais-je vous avouer que je vous trouvais un peu feignant ? Parfois, vous me demandiez un service : je devais lire un ouvrage qu’un de vos amis vous avait envoyé et vous faire, en quelque sorte, un rapport de lecture en bonne et due forme afin de lui donner « votre » point de vue sur son œuvre. Je me souviens que vous m’aviez sollicitée pour un ouvrage de Franz-Olivier Giesbert :

 

« Chère Véronique,

Je ne trouve pas de papier, excusez-moi. Mais rendez-moi le service de lire ce livre écrit par le patron du Figaro et me dire ce que vous en pensez, ce que vous me conseillez de lui répondre…

Jean Guitton. »

 

Je crois me rappeler qu’il s’agissait de L’Affreux.

 

C’est vrai, vous étiez paresseux.

Chaque fois que vous m’appeliez, ou que je vous appelais, vous aviez « beaucoup travaillé », jusqu’à « l’épuisement ». Il fallait que je vienne vous voir, vous m’attendiez avec impatience, j’allais être contente de vous.

J’arrivais, vous n’aviez rien fait. Alors nous parlions, de tout, longtemps, et je prenais des notes au cas où certaines de vos paroles pourraient servir pour le livre. Ou bien vous aviez un peu travaillé : sur votre bureau se trouvaient étalés trois ou quatre ouvrages dont vous étiez l’auteur, certains très anciens, d’autres encore récents. Les pages en étaient annotées, des passages entiers étaient cochés, que vous aviez l’intention de reproduire tels quels, changeant éventuellement un mot ou deux, en les collant les uns à la suite des autres.

De votre propre aveu, vous aviez passé votre vie à vous autoplagier. Et si je vous faisais remarquer que tel paragraphe reprenait mot pour mot celui imprimé page tant de tel ouvrage, vous me rétorquiez, étonné :

– Mais bien sûr que c’est la même chose ! J’ai écrit cela il y a vingt ans, et ma pensée n’a pas changé depuis lors : pourquoi voudriez-vous que je le réécrive autrement ?

Alors je me suis mise à vous imiter. Lorsque vous peiniez à rédiger une lettre sur un thème donné, j’allais moi-même puiser dans vos livres précédents ce qui pouvait s’y rapporter. Au fil de mes lectures, il m’arrivait de retrouver des pages entières absolument identiques dans deux ouvrages publiés à quelques années d’intervalle. Ce qui balaya mes derniers scrupules. Je recopiais les passages susceptibles d’être repris et vous les remettais. Vous lisiez attentivement, puis vous approuviez :

– Ah oui, mais c’est tout à fait juste ! C’est exactement cela !

– Oui, c’est vous qui l’avez écrit dans…

– Ah, c’est de moi ? Eh bien parfait, très très bien, nous allons donc le mettre ici… Comment ?

J’avais appris à m’habituer à ces « comment ? » qui ponctuaient vos paroles, comme si l’on avait tenté de vous interrompre. Peut-être était-ce une attente de votre part, celle d’une réaction qui ne venait pas et que vous espériez.

 

En général, lorsque nous avions prévu une séance de travail, je venais chez vous avec mon dictaphone et mon ordinateur portable. Vous aimiez m’entendre taper sur le clavier. Le bruit léger de mon pianotage vous faisait penser à des gouttes d’eau claire, au clapotis très doux d’une fontaine. Aujourd’hui encore, quand je travaille sur mon ordinateur, je pense à cette image.

Nous travaillions peu, nous parlions beaucoup. Je vous rapportais régulièrement ce que nous avions fait ensemble, annoté, corrigé, avec des suggestions, des remarques. Je mettais dans la marge « Oui, excellent ! », ou bien « Très bon », ou encore « Non, vous ne pouvez pas mettre cela, ça ne passe pas », ou « Vous pourriez dire cela mieux », ou bien « Que voulez-vous dire ? », « Développez ! », ou même « À refaire ». Vous me disiez en riant que vous aviez l’impression de retourner à l’école. Mes remarques vous amusaient, mais vous en teniez presque toujours compte.

– Véronique, vous m’épuisez, vous plaigniez-vous lorsqu’il y avait un peu trop de « À revoir » ou « À refaire ». Pour moi, vous êtes un ange, oui, c’est cela, un ange. Mais vous êtes un ange terriblement (vous insistiez sur le terriblement en multipliant le roulement des « r ») autoritaire ! Vous êtes un tyran, un tyran angélique mais un tyran tout de même ! Vous me terrorisez !

Un jour que nous avions « beaucoup travaillé », l’après-midi tirait à sa fin. Vous veniez de m’exposer avec ardeur votre point de vue, martelant, comme toujours, la moquette rose de votre canne, interrompant régulièrement votre démonstration de l’habituel « Vous me suivez ? Est-ce que je me fais bien comprendre ? », et terminant par « Eh oui, eh oui, n’est-ce pas, c’est évident… ». Avait suivi un silence que je m’étais gardée de rompre, car souvent vous redémarriez. Alors, d’un coup, vous vous étiez rejeté en arrière et, bien calé contre le dossier de votre chaise, vous aviez soudain pris un air très las :

– Vous me tuez, Véronique, vous me tuez beaucoup, vous me tuez plusieurs fois…

Je souris :

– Vous renaissez toujours…

– Oui, je renais, mais avec des blessures ! Si vous voyiez toutes les fois que vous m’avez tué, toutes les cicatrices que j’ai !

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