Une confession

de Bure · Chapitre 24 sur 83

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Une confession

Chapitre 25

Le trouble que me laissaient nos entretiens aurait-il su me protéger ? Aurait-il permis que je ne tombe pas ? M’aurait-il épargné les ravages de la passion ? Qui serais-je aujourd’hui, si vous étiez encore auprès de moi ?

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Votre appartement était un vrai bric-à-brac. Il y en avait partout : des livres, des papiers, du courrier et des tableaux. Des dizaines de toiles posées par terre, entassées les unes sur les autres, et des centaines d’aquarelles qui dépassaient de grands cartons à dessins verts.

J’aimais votre peinture. Les initiés la disaient proche de celle de Redon et de Chagall. Je ne suis pas connaisseuse, je ne puis porter un jugement de critique. Qu’il s’agisse d’huile, d’aquarelle ou de pastel, je ne m’attachais guère à ce que vous aviez voulu représenter. Ce n’étaient pas les figures qui me plaisaient, c’étaient les couleurs, cette sorte de flou et de fondant, un je-ne-sais-quoi qui me touchait à l’intérieur.

Autant vous vous disiez insensible, hermétique même, à toute forme de musique, hormis peut-être celle des phrases, autant vous aimiez la peinture.

« Lorsque quelque événement m’a ému, j’ai le goût de travailler par la peinture à le traduire dans une contemplation, à le faire monter dans une sorte de ciel. » Et : « J’ai écrit et j’ai peint. Et, quand il m’arrive de comparer ces deux langages, il me semble que l’écriture est une parole, alors que la peinture est un silence. »

De même que vous aviez du mal à mettre le point final à un manuscrit, vous peiniez à achever une toile : « La difficulté, pour moi du moins, dans la peinture, c’est de m’évader d’une œuvre inachevée, de celle qui conserve encore certaines lacunes, une sorte d’innocence. »

Vous n’aviez de cesse de « chatouiller » vos œuvres, écrites ou peintes. Mais alors que pour parfaire vos toiles, vos aquarelles, vos pastels, vous ajoutiez de nouvelles touches de couleur, vous peaufiniez vos textes en noircissant vos pages de multiples traits rageurs, retirant ici un mot de trop, là une phrase, là encore un paragraphe entier. Alors que votre écriture se voulait toujours plus nette et dépouillée, votre peinture superposait les couleurs qui se fondaient les unes dans les autres en un flou doux et fragile. Lorsque je contemple l’un de vos tableaux, il me semble que les couleurs palpitent encore sur la toile, frémissantes, frissonnantes.

De temps en temps, quand je me trouvais chez vous, vous me demandiez de choisir une aquarelle dans vos cartons. C’était un choix difficile, j’hésitais longtemps. Si je tardais à me décider entre deux, vous me disiez : « Prenez donc les deux ! Allez-y, choisissez-en d’autres si vous voulez ! Vous savez bien que je ne peux rien vous refuser. »

Lorsque j’attendais mon premier enfant et ne pouvais plus aller vous voir, tenue de rester au repos, vous êtes venu me rendre visite chez moi. Je garde un souvenir ému de cette après-midi où, à demi allongée sur un matelas dans le salon, vous installé près de moi dans le gros fauteuil en cuir dont vous ne pouviez jamais vous extirper seul tant vous vous y enfonciez, je vous ai écouté me parler, me faire rire, m’encourager. Vous m’aviez apporté ce jour-là un pastel représentant la Vierge nourrissant l’Enfant Jésus et vous aviez écrit au bas du dessin : « Virgo lactans. À Véronique, en ce 3.XII.91. Jean Guitton. »

Vous m’avez offert deux grands tableaux, cinq aquarelles, quelques pastels. Des livres, des albums. Trois roses. Et un chapelet. Pourquoi m’avoir donné ce chapelet, qui vous appartenait depuis tant d’années ? À moi, qui ne croyais à rien ? Depuis qu’il est chez moi, il n’a jamais servi. Mais je l’ai gardé.

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