Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 9 – Recevoir la famille
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Recevoir la famille
La rentrée paraît déjà loin. L’automne a pris ses marques et déposé au pinceau ses touches habituelles sur les feuilles des arbres. Bientôt, les premières neiges saupoudreront les sommets.
Lou est excitée comme une puce. Mima et Papou ne vont pas tarder à arriver, pour quelques jours de vacances. Elle a bien du mal à contenir son impatience, et court plus qu’elle ne marche dans la cuisine.
– Mais vas-tu te calmer, péronnelle ! Tu es une vraie tornade, aujourd’hui ! Pose-toi et aide-moi plutôt à éplucher les pommes de terre, la tance gentiment Hermance.
– Ça dépend pour quoi faire, fait Lou, malicieuse.
– Regarde ce qui rissole dans la poêle, et tu devrais deviner…
Lou s’approche de la gazinière, découvre les oignons qui dorent en crépitant au milieu des lardons, et hume l’agréable fumet qui s’en dégage.
– Mmmmhhh… Gramima, ne me dis pas que tu nous prépares une tartiflette !
– Eh si, ma Lou… La première de la saison, la meilleure ! Tiens, sors-moi le fromage du frigo, s’il te plaît. Et viens t’asseoir près de moi. Je termine d’éplucher les pommes de terre. Et tu les coupes, d’accord ? À moins que tu ne préfères frotter le plat avec la gousse d’ail ?
– Ah non, beurk ! Après, on a les doigts qui puent pendant trois jours.
– Soigne ton langage, ma chérie. Ce n’est pas joli joli, ce mot…
– Pardon, Gramima : après, on a les doigts qui fleurent l’ail pendant trois jours, et ce n’est vraiment pas agréable. C’est mieux ?
Lou éclate de rire, ouvre le frigo et en retire deux beaux reblochons.
– Ils viennent de ta ferme ?
– Bien sûr. Où voudrais-tu que j’en trouve de meilleurs ?
Lou sait bien l’attachement que voue Hermance aux reblochons de la ferme d’à côté. Et pour cause : elle y a travaillé toute sa vie à les confectionner. De la traite des vaches à l’affinage en passant par le moulage et le salage, Hermance connaissait tout du reblochon. À tel point qu’elle aurait pu être la meilleure de ses ambassadrices ! Elle s’illustrait particulièrement lors des marchés où elle n’avait pas son pareil pour vanter toutes les vertus de son reblochon fermier. Quand on la lançait sur les utilisations possibles de ce fromage, elle devenait intarissable. Aucune recette à base de reblochon ne lui résiste ou ne lui est inconnue ; elle en a même inventé. Malgré tout, qu’est-ce qui peut rivaliser avec la tartiflette (la sienne, surtout) ?
*
* *
Lou les attend de pied ferme devant le chalet depuis un bon moment, en dépit des exhortations d’Antoine et Rose à la patience. Enfin, elle aperçoit la voiture de ses grands-parents. Elle crie à qui veut bien l’entendre à l’intérieur : « Ils sont arrivéééés ! »
À peine Mima a-t-elle le temps de poser un pied au sol que Lou lui saute dans les bras. Simone la serre fort jusqu’à ce que sa petite-fille juge que le câlin a assez duré… Elle doit dire bonjour à son grand-père, s’approche de lui, plus calmement, attendant qu’il se penche vers elle pour les deux traditionnelles bises familiales, sobres et sans éclat. Manque d’enthousiasme ne signifie pas manque d’affection. Jacques lui en témoigne autant qu’il peut en donner, et Lou le lui rend bien… mais toujours avec mesure. À sa manière à lui.
– Vous avez fait bonne route ? demande Antoine à sa mère, alors que c’est Jacques qui a conduit tout au long du trajet.
– Oui, ça a été. Même si, comme d’habitude, le périphérique de Bordeaux n’a pas été une mince affaire… Sans compter les ralentissements à cause d’un accident. Ce trajet me semble toujours interminable… Enfin ! Nous sommes bien contents d’être arrivés.
L’absence de sourire sur le visage du père d’Antoine pourrait laisser penser le contraire. Mais non. C’est son air de tous les jours, son air normal. Et même son air content, le cas échéant. Il en faudrait bien plus pour que sa bouche s’étire et dévoile ses dents. Parfois, Antoine se demande ce qu’il faudrait, hormis les facéties de Lou qui, elles, obtiennent toujours leur petit succès. Son père rime avec austère, il l’a toujours dit. À moins que cela ne lui soit spécifiquement réservé… C’est ce qu’il a tendance à penser lorsqu’il croit se rappeler l’attitude de son père avec Arnaud, son frère. Elle lui apparaissait plus chaleureuse, ou au moins plus naturelle, plus aisée. Vue de l’esprit ou réalité ? Antoine ne cherche plus à comprendre : il y a entre eux une sorte de mur de non-dits et de rancœur que rien, pas même les épreuves, n’est parvenu à briser.
Rose arrive, enjouée. Embrasse Simone et Jacques avec la même chaleur. Elle sait le mur, mais s’est toujours efforcée de ne pas en tenir compte ni d’en construire un autre. Elle a toujours pensé qu’elle finirait par dérider son beau-père. Au fond, elle est persuadée qu’il l’aime bien… Elle n’ignore pas l’estime que Simone a pour elle, et ce malgré sa méfiance initiale. Néanmoins, elle se rappelle bien le jour où Antoine avait annoncé à ses parents qu’ils étaient en couple. Elle revoit les grands yeux étonnés de Simone, l’air presque indifférent de Jacques. Cela dit, ils n’avaient pas désapprouvé leur relation. Au contraire, Antoine était enfin de nouveau heureux, et Simone savait à qui attribuer cet état qui réchauffait son cœur de mère. Rose était décidément parfaite.
Les parents d’Antoine installent leurs bagages à l’étage, dans la chambre d’amis, puis prennent place au salon. Sur la table basse attendent déjà verres, bouteilles et saucissons divers. Le feu crépite dans la cheminée. On glisse vers l’hiver dans une atmosphère douillette.
– Tout va bien, à Bordeaux, mon Jacques ? Et les affaires ? commence Hermance.
– Très bien. Je viens de vendre tout un vignoble que j’avais dans mon fichier depuis plus d’un an. Une très belle opération.
La fierté sur le visage d’Hermance contredit l’expression atone d’Antoine. La réussite du fils de l’une, du père de l’autre ne fait pas résonner les mêmes émotions. Antoine oscille entre indifférence et dégoût pour les « affaires » de son père depuis bien longtemps, maintenant. Petit, il avait souffert de son absence presque permanente à la maison. Simone l’en excusait : c’était grâce à lui qu’ils vivaient confortablement. Et elle avait été une mère présente ! Antoine aurait simplement voulu d’un père avec qui jouer, s’amuser, skier, bricoler. Au lieu de cela, c’est à peine s’ils partageaient leurs repas. Le plus souvent, son père rentrait une fois qu’il était couché. Le pire, c’est qu’il avait quand même trouvé le moyen de lui inculquer, du moins pour un temps, le goût de la réussite, l’ambition, le désir d’être parmi les meilleurs et de gagner beaucoup d’argent ! Son fils avait suivi son exemple. Pour un temps.
– Pour fêter ça, j’ai rapporté un saint-émilion grand cru ! s’enorgueillit Jacques, avec un sourire.
Oui, un vrai et franc sourire. De satisfaction. Antoine réprime un rictus amer. Dire qu’il a failli devenir comme son père… Il regarde Lou qui engouffre les rondelles de saucisson à la chaîne, et sourit. Il a peut-être été défaillant dans les premiers mois de la vie de sa fille, mais il s’est bien rattrapé. Tous les deux, ils partagent tellement. Le plus possible.
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