Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 35 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 35 – Aller là-haut

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Aller là-haut

 

Chaque fois, c’est comme un pèlerinage… Depuis le col de la Colombière, le trio monte vers le lac de Peyre à travers les alpages dont les blocs de roche sont un merveilleux terrain de jeux pour les bouquetins. Ils aiment parvenir en haut, quand le panorama s’offre à eux, quand la vue est à couper le souffle. Il y a un endroit, par ici, très particulier pour Rose et Antoine. Ils étaient venus là lors de leur toute première randonnée. Il avait cru lui faire découvrir la montagne, elle lui avait ouvert les yeux. Elle l’avait initié à une expérience sensible, à l’écoute des massifs. Il se contentait de la vue (et encore… en mode blasé « je connais déjà »). Elle lui a révélé tout le reste. Et comme c’était bon de respirer ici. Simplement respirer. Simplement regarder, écouter, toucher, sentir… goûter, même. Se connecter à ses cinq sens pour une parfaite expérimentation du vide, du relâchement par la contemplation. Il avait trouvé ça étonnant, presque bizarre.

Il était revenu seul, ensuite. Il avait pensé à elle. Trop présente dans son absence. Elle lui avait manqué. Il lui semblait qu’elle était partout, en lui et avec lui, avec ses drôles d’idées et son émerveillement permanent.

Ils étaient revenus à deux, plus tard, en hiver, en raquettes. Ils n’étaient pas encore ensemble, mais tout avait changé pour lui ces jours-là. C’est ici précisément qu’il lui avait dit : « Je déclare que cet endroit est à nous. » Là où ils avaient leurs pieds, et même le panorama sur la chaîne du Mont-Blanc. Antoine avait vu grand…

Ils s’en souviennent comme si c’était hier. Et depuis ce jour, très régulièrement, ils reviennent ici. C’est leur pèlerinage. Le lieu que chacun choisirait s’il avait à se recueillir. Lou connaît l’histoire… Souvent, c’est elle qui réclame d’y venir. Comme aujourd’hui. Ce soir, elle aura les résultats du brevet. Non qu’elle soit stressée, mais elle avait envie de prendre l’air, et son père étant « en repos »… c’était l’occasion d’aller marcher tous les trois.

Ils poursuivent leur randonnée tranquillement vers le lac. C’est une belle journée d’été. Pas trop chaude, avec un ciel constellé de nuages qui jouent avec leur ombre sur la montagne et se déplacent en dansant. On entend siffler une marmotte. La sentinelle a vu le rapace qui tournoie au-dessus de leurs têtes.

Le trio marque une pause boisson-photos-contemplation. Les sourires s’affichent naturellement sur leurs visages sereins. Le calme des lieux les imprègne, leur fait du bien.

Ils repartent. Ils ne se parlent pas beaucoup. C’est souvent comme cela : l’expérience est intérieure et individuelle, malgré tout. Chacun dispose de ses pensées qui vagabondent au fil de leurs pas. Peut-être même méditent-ils parfois. Lou pense au brevet, à ses années de collège déjà écoulées, à sa rentrée au lycée, aux portes d’Annecy… Cela lui paraît étrange de s’imaginer quitter le chalet. Le quitter pour la semaine, du moins. Elle sera interne. Ce sera plus pratique, même si elle aurait préféré rester ici. Rose pense à la même chose. La grande Lou (elle mesure à présent un mètre soixante-seize) va prendre son envol, et ils vont se retrouver à deux. Peut-être alors, quand le chalet sera vide et trop grand, trop silencieux, regrettera-t-elle leur choix de ne pas avoir eu un enfant ? Même le rap va lui manquer… Antoine pense à sa saison qui a déjà commencé. Aux locataires du studio qui vont se succéder. À sa grande fille qui va partir, au bout de ces vacances. Déjà… Elle était encore écolière il y a trois semaines… L’impression qu’il en a. Même si le collège a révélé l’adolescente, même si elle a l’humeur fluctuante de ceux de son âge, même si elle répond parfois, Lou n’a pas profondément changé. Elle est toujours sa petite fille, veut-il croire. Même si elle a déjà eu un petit copain.

Ils redescendent vers le parking du col de la Colombière, encore bien encombré à cette heure. C’est le point de départ de multiples randonnées.

Lou chante en marchant d’un bon pas. Elle va bientôt avoir ses résultats… Rose s’est arrêtée au niveau du groupe de bouquetins, toujours si peu sauvages. Elle s’en approche, tend sa main, comme s’ils allaient se laisser caresser. Quand même pas. Lou revient sur ses pas et la rejoint. Sort son téléphone pour se photographier avec les quadrupèdes. « Selfie bouquetins ! », elle appelle ça. Puis elle pose avec Rose, sur le même mode. Elles rient, font des grimaces.

Antoine sourit. Qu’est-ce qu’il les aime, ces deux petits bouts de femmes… C’est fou ce que Lou ressemble à Rose. Même chevelure blonde, même corpulence, même caractère, même joie de vivre. Souvent, il se dit qu’elle est devenue comme cela grâce à Rose, à vivre à ses côtés. Comme lui. Parfois, il se demande quelle aurait été leur vie, à tous les deux, si Rose n’y était pas entrée… Mais avec des si…

Alors qu’il descend d’un bon pas, Antoine ressent tout à coup une faiblesse dans sa jambe, qui l’amène à ralentir. Une petite faiblesse de rien du tout. Sans doute une façon pour son corps de lui dire « Hé oh, doucement ». Il a dû démarrer la saison un peu trop fort. Il faudrait qu’il se ménage… s’il y arrive.

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