Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 47 – Avouer la vérité
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Avouer la vérité
Antoine a trois jours pour annoncer la nouvelle à sa fille. Dans l’idéal, il faudrait ne pas attendre le dernier jour, histoire qu’elle ne reparte pas du chalet immédiatement après l’avoir apprise. À chaud… À froid, plutôt, tant cela risque de glacer son cœur de fille.
Le stress d’Antoine monte, sous les yeux compatissants de Rose, qui l’encouragent à tout moment de la journée. À chaque repas, l’option « annoncer la maladie » est enclenchée… À chaque repas, elle n’est pas choisie. Antoine n’y arrive pas. La peur l’inhibe, l’immobilise. Il a beau être convaincu du bien-fondé de cette discussion à venir, il ne parvient pas à la lancer.
*
* *
Samedi. Aujourd’hui, Lou a prévu de passer le week-end dans la douceur du chalet. Elle espère passer un peu de vrai temps avec son père, à lire au coin du feu et, pourquoi pas, à faire des jeux de société. Il y a si longtemps… Les dernières fois qu’il le lui a proposé, elle a refusé, histoire de montrer sa désapprobation globale et son indépendance. Mais, là, elle en a envie.
Ils commencent à jouer aux cartes. Une partie de tarot africain, pour commencer. Avec Rose. Deuxième manche. C’est au tour d’Antoine de distribuer. Il pose une à une les cartes en face de chaque joueur, avec une raideur nouvelle. Ses gestes manquent de fluidité, nécessitent un effort. Les premiers signes d’une atteinte de ses membres supérieurs ? Déjà… et sous les yeux de Lou. La sueur perle à son front. La peur, qui vient l’attaquer à nouveau, là, en pleine partie, au milieu d’un bon moment. La maladie le rattrape. Elle ne le lâchera plus jamais, alors ? Antoine fait comme si de rien n’était. Mais Rose a bien vu. Et Lou aussi.
À la fin de la partie, ce n’est pas celui qu’on croit qui prend son courage à deux mains. C’est sa fille.
– Ça va, papa ?
– Oui, ma chérie. Pourquoi tu me demandes ça ?
Lou regarde Rose et Antoine à tour de rôle. Rose, Antoine, avec des yeux insistants qui disent en substance « elle te tend une perche, mais pourquoi ne l’attrapes-tu pas ? C’est le moment »… Antoine ne réagit pas, en proie à de sourdes réflexions sur les mots qui doivent sortir, mais qui restent coincés, parce que… que dire ? et comment ? et jusqu’où dire la vérité ?
– Papa… arrête de mentir. Pourquoi tu persistes à dire que tout va bien, alors que tu es en arrêt ? Je vois bien que ça ne va pas. Tes jambes, et là, tes mains… Tu peux arrêter de me prendre pour une gamine qui n’a pas le droit de savoir ? J’ai le droit à la vérité, moi ? Parce que je sens bien que vous me cachez des choses, tous les deux. Et ça ne date pas d’hier…
Antoine baisse la tête, devant le regard ferme de sa fille.
– Antoine, c’est le moment, dit Rose, à titre d’encouragement.
Elle lui tend la main par-dessus la table, il la lui prend, comme pour s’y accrocher, y puiser la force qu’elle veut lui transmettre.
– D’accord, ma Lou… Je vais te dire la vérité. Je suis désolé de te l’avoir cachée. Je n’avais pas le courage, et surtout je ne voulais pas t’inquiéter inutilement tant qu’on n’en savait pas plus.
– Vas-y, papa.
– Cela fait des mois que j’ai des soucis avec mes jambes, comme tu le sais… J’ai fini par consulter des médecins, des spécialistes. Et, très récemment, nous avons appris de quoi j’étais touché.
Lou est suspendue à ses lèvres, plus pâle qu’à son habitude.
– Et qu’est-ce que tu as ? Ça s’appelle comment ?
– Peu importe… Un nom barbare à coucher dehors.
Antoine a esquivé… Il ne souhaitait pas que sa fille entame des recherches sur son smartphone sitôt qu’il aurait le dos tourné. Il enchaîne vite, en guise de diversion :
– Mes nerfs moteurs sont malades. Mes mouvements volontaires sont de plus en plus impactés. Un jour, mes muscles ne répondront plus, un peu comme si la liaison entre mon cerveau et eux était coupée. Ce qui veut dire qu’un jour, je ne pourrai plus bouger.
– Plus du tout ? demande Lou, les yeux exorbités.
– Un jour, je serai dans un fauteuil. Paralysé. Oui, ma Lou. Voilà la vérité… Voilà ce que je craignais de te dire.
– Mais ! Il n’y a pas un traitement ? demande Lou, avec un ton de révolte dans la voix.
Antoine regarde Rose, démuni.
– Si, j’ai un traitement. Il me permet d’avoir moins mal, de soigner certains symptômes, mais il ne permettra pas d’arrêter la maladie. Les chercheurs n’ont pas encore trouvé… Je dois éviter la fatigue. J’ai des séances hebdomadaires avec un kiné. Je suis pris en charge, à Lyon, entre les meilleures mains qui soient…
Lou l’écoute avec gravité. Jamais elle n’aurait cru que ce puisse être si grave ! Si elle ignore le pire, elle a déjà largement de quoi s’inquiéter… Et petit à petit s’immisce dans son esprit le nuage de conséquences induites par cette nouvelle. La réalité, l’avenir, tout doit être revu, redéfini… Sa première pensée va vers la randonnée en montagne. Ils ne pourront (bientôt ?) plus marcher ensemble. Elle regarde son père, qui a encore presque tout de l’homme bien portant. Elle le revoit, sportif, dans sa combinaison de ski ou dans sa tenue de randonneur. Elle l’imagine en fauteuil roulant. Cela lui semble impossible. Elle a envie de pleurer. Se lève, monte l’escalier pour gagner sa chambre avant d’exploser en larmes. Pudeur d’ado…
*
* *
Deux heures plus tard, ils n’ont pas bougé, ou presque. Rose est dans les bras d’Antoine, dans le canapé. Elle lui a dit qu’elle était fière de lui. Il a su trouver les bons mots, de façon bien dosée. Ils font bloc, tous les deux. Respectent l’isolement de Lou, tout en ayant envie de lui signifier qu’ils sont là… qu’ils affronteront la maladie tous les trois. Que c’est difficile à accepter, mais qu’il n’y a pas le choix. Qu’il faudra apprendre à vivre avec, mais que ça n’empêchera pas de jouer, de prendre l’air, de cuisiner, de rire encore.
– Tu devrais peut-être monter la voir, propose Rose, au bout d’un moment.
– Ne m’y oblige pas. J’ai déjà dit le principal. Vas-y, toi.
Rose y serait volontiers allée. Depuis une heure, même, peut-être. Mais, depuis l’incident, elle ne se sent plus vraiment la bienvenue dans la chambre de sa belle-fille.
Coïncidence ? Une porte s’ouvre, là-haut, et une voix éraillée demande : « Rose, tu peux venir ? » Rose regarde Antoine avec étonnement. Il lui sourit, et lève le menton d’un air qui veut dire : « Eh bien, monte, puisqu’elle t’appelle. » Elle se lève, l’embrasse et va pour emprunter l’escalier, le cœur battant un peu plus fort.
Elle trouve Lou assise sur son lit. Les yeux rouges et bouffis qui ne se cachent pas. Rose s’assoit près d’elle, et n’attend pas longtemps avant que Lou l’entoure de ses bras et fonde en larmes.
– C’est horrible, pour papa, dit-elle, à un moment, avant de pleurer de plus belle.
Rose lui glisse juste à l’oreille que s’il n’a rien dit, ce n’était pas contre elle ; il voulait simplement la protéger. Au bout d’un long moment, et sans qu’il y ait eu plus de mots échangés, Lou dira à Rose :
– Pardon, pour l’autre jour, pour ce que je t’ai dit… Je ne le pensais pas. Tu n’es pas ma mère, mais tu es comme ma maman… comme avant. Je t’aime beaucoup, tu le sais. Pardon, pardon.
Et Rose la serrera très fort dans ses bras.
Elles feront bloc toutes les deux. Elles se doivent d’être une équipe solide, pour mieux porter Antoine et continuer à le rendre heureux.
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