Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 57 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 57 – Avoir seize ans

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Avoir seize ans

 

Quelques jours plus tard, nous sommes le 7 septembre. Cela fait seize ans, déjà, que Lou est née. Que sa maman est morte, aussi. Cette année, cela résonne plus fort que d’habitude dans son cœur. Dans pas si longtemps (deux, trois, quatre ans ?), Lou aura aussi perdu son père. Elle se retrouvera toute seule. « Faux, lui a dit son père plus d’une fois : il y aura Rose, et le reste de ta famille. Tu ne seras jamais seule. » C’est vrai… Mais comment se résoudre à perdre ce père qu’elle aime tant ? Il lui manquera tout le reste de sa vie. Personne ne pourra le remplacer.

Si le cimetière où a été enterrée Raphaëlle n’était pas si loin, Lou aurait aimé s’y rendre, aujourd’hui. Elle y va de temps en temps, à l’occasion d’une virée à Boulogne, quand ils passent quelques jours chez Cédric et Mélanie… mais moins souvent, maintenant que son père limite les trajets.

Lou n’a jamais abandonné son rituel du 7 septembre. Même si elle est à l’internat, ce matin, elle va écrire sa carte avant d’aller en cours. Elle a gardé précieusement ses lettres annuelles. Elle ne les a pas relues depuis longtemps, mais elle les sait en lieu sûr et disponibles. Un jour, elle écrira peut-être à son père… Parfois, elle se dit : « Pourquoi attendre qu’il soit mort pour ça ? » Elle pourrait tout aussi bien lui écrire déjà, mais elle ne saurait pas quoi lui dire. Elle préfère se confier à son journal intime, qu’elle a commencé à son entrée au lycée… ou à Hugo. Coucou, ma Lou. Je te souhaite un très bon anniversaire. Je regrette de ne pas te voir aujourd’hui… Peut-être samedi ? Je t’embrasse fort. C’est d’Hugo qu’elle a reçu le premier SMS de la journée. Il vient d’entamer son cursus pour devenir guide de montagne, à Thônes, entre Annecy et Le Grand-Bornand. Cette proximité géographique est la bienvenue. Ils ne se sont pas vus depuis leur trek dans les Pyrénées. Ils ont eu du mal à se séparer. Et pour cause : leur amitié très forte s’est muée en quelque chose de plus fort encore. Ils sont ensemble. Lou en a informé son père et Rose dès qu’ils se sont retrouvés après leurs vacances respectives. Au début, Antoine a fait la grimace. Hugo a dix-huit ans, quand même… ça fait un écart d’âge. Lou lui a ri au nez. « On est loin de vos quatorze ans ! » Là-dessus, Rose a hoché la tête, d’un air de dire « touché »… Antoine a tenté de se justifier, arguant du fait qu’un jeune homme de cet âge avait peut-être certaines attentes que ne partageait pas sa fille. Lou a piqué un fard. Elle était à la fois gênée et prise d’une envie de rire. S’il savait… Non, vraiment, son père ne l’a pas vue grandir !

Aujourd’hui, elle a seize ans. Elle en paraît plus, autant physiquement qu’au niveau de sa maturité. Dans sa tête, elle a l’âge d’Hugo. Alors… Alors, elle ose demander à son père, le midi, lorsqu’il l’appelle pour son anniversaire :

– Je n’ai pas spécialement envie de faire une fête, samedi soir, mais j’aimerais bien inviter Hugo pour le week-end… Je voudrais vous le présenter.

Antoine ne cache pas son étonnement. Le leur présenter ? Carrément ?

– Bah oui… Ce serait mon cadeau, c’est lui que je veux ! s’exclame-t-elle malicieusement. Papa, il me manque trop. Et maintenant qu’il vit près de chez nous…

Son père hallucine. Sa petite fille veut lui présenter son petit copain, officiellement. Elle n’a que seize ans ! Il a le sentiment d’avoir raté un chapitre. Un gros chapitre. Est-ce le signe que tout s’accélère ? Est-ce qu’il devait voir sa fille amoureuse, avant de disparaître ? Est-ce qu’il va vivre dans un tourbillon ?

– Admettons… commence-t-il à céder.

Sincèrement, que peut-il refuser à sa fille, surtout maintenant, avec les circonstances ?

– Tu veux qu’il passe tout le week-end avec nous ?

Au fond, Antoine aurait bien aimé fêter les seize ans de sa fille rien que tous les trois. Il leur reste si peu de temps, si peu d’anniversaires…

– Oui, évidemment !

– Et tu comptes le faire dormir où ?

– Papa ! Dans ma chambre, évidemment… Je ne suis plus une gamine.

– Tu es trop jeune pour qu’on puisse accepter que tu dormes avec un garçon sous notre toit, voyons !

Un garçon ? Lou a envie de sourire. Mais elle lâche plutôt :

– Papa… On a déjà dormi ensemble, si tu veux tout savoir. Qu’est-ce que tu crois ? Pendant le trek, on a troqué notre place dans les tentes. Et puis, ça ne veut rien dire, dormir ensemble, hein ? Si tu crains… tente-t-elle de le rassurer.

Elle ne peut le voir, mais Antoine a pâli d’un coup. Non qu’il soit naïf, mais enfin… imaginer que Lou puisse avoir une vie sexuelle le perturbe. Où est sa petite fille ? Lui qui avait peur de ne pas la voir grandir assez avant son départ… cela pourrait ne pas être le cas quand il la voit changer si vite. Va-t-elle prendre cinq ans en deux ? Dix ans en quatre ?

– Je vais en parler à Rose et nous aviserons, pour la nuit, conclut-il. Mais c’est d’accord pour le week-end complet…

– Oh, merci, papa ! crie Lou dans le combiné. Je suis trop contente ! Vous allez l’adorer !

Antoine raccroche, songeur. Sacrée Lou…

*

* *

Après une phase d’observation, au cours de laquelle Antoine a jaugé celui qu’il veut considérer comme son gendre, par bravade contre la maladie, on peut dire qu’Hugo a fait bonne impression. Sportif, sérieux et attentionné vis-à-vis de Lou, il inspire confiance très vite. Antoine trouve en lui un autre passionné de montagne. Ils en parlent des heures. Une forme de complicité s’installe si vite entre eux que c’en est troublant… sous les yeux incrédules de Rose et jubilatoires de Lou.

– Je t’avais bien dit que vous alliez l’adorer ! finit-elle par dire à son père, entre deux portes, dans la soirée.

Antoine en convient : chouette garçon. Au point qu’il accorde finalement à sa fille le droit de dormir avec lui… à condition qu’ils soient sages. Il a eu l’occasion d’aborder cet épineux sujet avec Rose avant le week-end et ils s’étaient mis d’accord pour aviser en fonction. Hugo ayant fait ses preuves et l’unanimité…

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