Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 2 – Changer de vie
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Changer de vie
Le décès de Raphaëlle, ses obligations de père solo, la rencontre avec Rose et sa vie avec elle, et ce bien avant qu’ils soient ensemble, avaient conduit Antoine à revoir ses priorités, et son rapport à son travail, donc. Responsable des approvisionnements dans une grande société de cosmétique, il ne comptait ni ses heures, ni ses dîners d’affaires, ni ses déplacements à l’étranger. Il s’était rendu compte que le travail n’était pas tout, et surtout pas le principal. Il avait levé le pied, délégué, réparti certaines de ses obligations entre ses collègues et, petit à petit, avait gagné en qualité de vie et en présence pour sa fille. Elle avait alors trois ans. Il était temps… Quelques mois plus tard, il avait retrouvé Rose et elle était passée d’ex-jeune fille au pair à amoureuse officielle. À sa grande surprise, et alors qu’il ne croyait ni à un deuxième amour ni à la potentialité d’une histoire avec une femme un peu trop jeune à son goût (leurs quatorze ans d’écart et le fait qu’il soit son employeur avaient d’abord été pour lui deux motifs suffisants pour que leur histoire ne commence jamais), il était tombé amoureux de Rose, d’une façon aussi folle que rationnelle. Finalement, il n’avait fait que se laisser porter et céder à ses sentiments et son désir.
La vie avec Rose et Lou avait confirmé ce qu’il avait découvert : le travail, oui, mais pas au détriment de la vie de famille. Et son ambition s’était peu à peu muée insidieusement en démotivation. La course aux contrats, aux meilleures matières premières, au meilleur rapport qualité-prix, les réunions à rallonge, le salaire confortable mais sans saveur… Il n’avait plus envie de cela. Il ne rêvait plus que d’une chose : démissionner. Et partir. Il ressentait alors une lassitude généralisée dans laquelle la vie en région parisienne prenait une large part. Il avait le sentiment d’étouffer, de vivre à côté de sa vie, de ne pas être à la bonne place… de devoir la chercher ailleurs. Il rêvait d’espace, de grand air, d’horizon, d’un havre de paix loin de Paris, où Lou pourrait s’épanouir complètement. Pour autant, il fallait trouver ce que serait l’après… Il ne se voyait pas monter une ferme bio dans un coin perdu. Et puis, il n’était pas seul. Il fallait trouver un projet de vie qui le comblerait, lui, tout autant que Rose et Lou. Il fallait qu’elles adhèrent, qu’elles disent « banco ». Lou, du fait de son jeune âge (pas encore cinq ans à l’époque), ne serait pas difficile à convaincre. Mais Rose… Elle venait d’obtenir son diplôme de prof de danse, elle avait trouvé un poste de remplaçante et s’épanouissait dans sa carrière balbutiante. Elle avait ses amis, pas très loin. Il avait redouté sa réaction, ou qu’elle le trouve égoïste. Il y était allé à tâtons, exprimant de plus en plus sa lassitude, son ras-le-bol confinant au dégoût pour son travail qui ne revêtait plus ni sens ni plaisir, et pour cette vie parisienne trop folle : le bruit permanent, la pollution, la foule, l’agressivité, le stress, les heures vides passées dans les transports… Non, vraiment, à quarante ans ou presque, ça n’était plus possible.
Rose s’était montrée, une fois de plus, au-dessus de ses attentes, merveilleuse de compréhension et d’empathie, enthousiaste par principe, pleine d’heureuses initiatives. C’était elle qui avait trouvé leur point de chute… tellement évident qu’il n’avait osé se l’avouer ni même y penser. Le Grand-Bornand et Hermance leur tendaient déjà les bras. Là-bas se trouvaient la grand-mère d’Antoine, les meilleurs souvenirs de son enfance et les premiers moments heureux passés avec Rose. C’était là que, pour la première fois après le décès de sa femme adorée, il avait recouvré un semblant de sérénité. Grâce à Rose, qui lui avait fait retrouver une Hermance par trop négligée, son chalet et les joies de la montagne. Ce chalet, eux quatre dans ce chalet, c’était incontestablement la promesse d’un avenir aussi différent que radieux.
Et, comme cela arrive parfois dans la vie, tout s’était aligné parfaitement, une décision en entraînant une autre, avec une logique implacable. Quitter Paris et ce travail qu’il avait choisi malgré lui, pour retrouver la montagne, c’était renouer avec les rêves de sa jeunesse, quand il se voyait skieur professionnel mais que son père l’avait éloigné des sommets pour qu’il en gravisse de plus abstraits, qu’il grimpe les échelons d’une entreprise du CAC 40 au lieu de dévaler les pistes… Au fond, il n’y avait rien de plus cohérent que de retrouver la montagne. Un retour aux sources nécessaire.
Mais pour y faire quoi ? Antoine possédait un solide niveau de ski. Il lui était vite apparu qu’il pourrait devenir moniteur à l’ESF, moyennant une formation adéquate. Mais cela ne l’occuperait que quelques mois de l’année. Comme beaucoup de montagnards, il serait obligé de s’adonner à une double activité. Et comme beaucoup de moniteurs de ski, il se voyait bien, l’été, devenir guide. Oh, pas alpiniste ou guide de haute montagne, non. Plutôt « simple » guide, accompagnateur en moyenne montagne. Être en contact direct avec la nature, faire découvrir le massif des Aravis à des touristes, communiquer son amour pour la région tout en pratiquant un sport, voilà qui le ravissait d’avance !
Après avoir entrepris des recherches, appelé des guides et amassé des informations, il s’était inscrit aux deux formations en quelques jours et avait posé sa démission dans la foulée, avec un intense soulagement. Tout cela avec l’accord enthousiaste de Rose.
Qu’allait-elle faire, de son côté ? Elle aussi avait cherché des pistes… Ce n’étaient pas les centres de vacances qui manquaient, là-bas… Elle pourrait sans doute trouver un poste de prof de danse pour des stages, ou dans des associations communales. Et puis, tant qu’elle pourrait continuer, d’une manière ou d’une autre, à danser, peu lui importait de changer de voie professionnelle. Ce qu’elle voulait, c’était le bonheur d’Antoine et de Lou… Ils le méritaient tant.
Leur bonheur faisait le sien.
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