Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 65 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 65 – Faire part de cette décision

– 65 –

Faire part de cette décision

 

Le feu crépite dans la cheminée en ce frileux soir d’octobre. Antoine est dans le salon, à regarder les bûches incandescentes, les flammes qui dansent. Plongé dans ses pensées. Rose va bientôt arriver avec le petit plateau habituel, les deux tasses, la boîte à infusions, le sucrier, les chocolats. C’est leur petit rituel. Leur moment doux de fin de journée.

Arnaud est là-haut. Il est monté de bonne heure pour les laisser tranquilles. Il travaille sur son ordinateur portable et rattrape le retard qu’il a pris dans la journée passée avec son frère. Ou peut-être qu’il téléphone à Géraldine, restée chez eux, car elle est bloquée par son travail. Les habitudes prises l’hiver dernier perdurent.

Rose place la tasse dans la main d’Antoine. Son coude est maintenu à hauteur de sa bouche par un support en plastique. Il tient à boire seul, mais cela aussi devient difficile. Il fait souvent tomber son verre… devenu gobelet incassable. Il ne peut plus, non plus, couper sa viande. Tenir sa fourchette sera un jour impossible. Ce qui signifie qu’on le fera manger. Il ne s’y résout pas. Il a accepté la maladie, il accepte sa mort, il n’accepte pas ça. La déchéance…

– On pourrait commencer à réfléchir aux dix-huit ans de Lou ?

Rose tient à continuer de faire des projets. C’est un moyen de mettre du peps dans leur vie.

– C’est dans plus de dix mois… s’étonne Antoine malgré tout.

– Je sais bien, mais ça ne nous empêche pas d’y réfléchir ! On pourrait organiser une fête. Il faut marquer le coup ! s’exclame-t-elle avec un enthousiasme un peu forcé.

– Je ne suis pas sûr de les voir, ses dix-huit ans, assène Antoine d’un ton morne.

Rose encaisse la violence du coup. C’est la première fois qu’il évoque une échéance courte, qu’il envisage de manquer un événement. Il baisse donc les bras ?

– Tu n’as pas le droit de dire ça, soupire Rose. Tu vas continuer à te battre. Comme tu le fais depuis le début ! Et ça ira. Ton corps ne t’abandonnera pas d’ici là !

Le ton convaincu de sa femme donne à Antoine la force de sourire.

– Mon corps ne m’abandonnera pas, non… mais moi, oui.

– Quoi ? s’écrie Rose, incrédule. Tu veux abandonner ?

– Je n’irai pas jusqu’au bout, Rose.

Elle se place en face de lui, sur un tabouret surélevé, de manière à ce que leurs yeux soient à la même hauteur. A-t-elle bien compris ?

– Qu’est-ce que tu veux dire, mon chéri ? Dis-moi que j’ai mal compris.

– Je n’aurai pas le courage ni la force de vivre la dernière phase, Rose… Je ne veux pas devenir ça, je ne veux pas souffrir pour rien. Je ne veux pas vivre allongé. Je ne veux pas ne plus pouvoir te parler. Je ne veux pas ne plus pouvoir manger, respirer. Je ne veux pas finir en soins palliatifs. Je ne veux rien de tout ça.

Une tristesse incommensurable envahit les yeux de Rose.

– Et donc ? parvient-elle à articuler.

– Je veux bénéficier d’une aide médicale à mourir. J’irai la chercher où il le faudra.

Le ton d’Antoine, ferme et déterminé, démontre à lui seul à quel point il est convaincu du bien-fondé de sa volonté. C’est vrai… Cela fait des jours, et même des semaines, qu’il y pense quotidiennement. Au début de la maladie, il avait lu sur Internet des témoignages de personnes qui avaient pris cette décision, mais il n’y avait pas vraiment prêté attention. Il était confiant dans ses forces, et, surtout, les dernières étapes de la maladie lui semblaient loin. Il ne pensait pas à cette solution, mais elle était restée tapie dans un coin de son esprit, comme une porte de sortie possible. Depuis, il a vu, il a écouté ces hommes et ces femmes ayant décidé de quitter le navire avant le naufrage. Il a constaté leurs différences dans le choix du moment… chacun avec ses forces, chacun avec ses faiblesses, chacun avec ses convictions, chacun avec sa douleur et sa tolérance. Qui peut juger du moment opportun ? Ils ont une maladie incurable, où aucun espoir n’est permis. Tous n’ont pas l’envie de repousser les limites de la mort. Quelles souffrances et quels renoncements, pour quelle qualité de vie ? Il a vu, aussi, les guerriers, les courageux – l’élite des malades, en quelque sorte –, qui vont jusqu’au bout en regardant la mort droit dans les yeux jusqu’à ce qu’elle les frappe, à l’occasion d’une dernière détresse respiratoire. Antoine les trouve admirables. Mais lui, non, il ne veut pas de ça.

– Tu veux nous abandonner, constate Rose, en larmes. Lou et moi, tu veux nous quitter encore plus tôt !

– Pas du tout… C’est tout le contraire. Je veux simplement vous épargner le pire. Qu’on ne vive ensemble que le meilleur et qu’on s’abstienne du facultatif. Quand je serai couché et réduit à néant, dis-moi quel sera mon intérêt à vivre et votre intérêt à me voir dépérir ?

Antoine poursuit, donne ses arguments, cite des exemples. Il refuse cette fin de vie horrible et toute tracée. Pour lui et pour elles. Du pire qui l’attend, il ne veut que le meilleur.

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