Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 38 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 38 – Se voiler la face

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Se voiler la face

 

Antoine veut terminer la saison. Il veut tenir. Aller jusqu’au bout. Lorsqu’il a raconté sa chute à Rose, le soir même, elle lui a dit que ce serait peut-être bien de consulter le médecin.

– C’est quand même bizarre, de tomber comme ça… Tu es sportif, tu es solide. Tu es peut-être carencé ?

– Pas en magnésium, en tout cas ! s’est exclamé Antoine. Vu les doses que j’ingurgite quotidiennement…

Rose a regardé Antoine, elle a souri. Mais, au fond, elle s’est demandé si son trait d’humour n’était pas une façon de camoufler une inquiétude qui ne doit pas grandir, mais qui est là, quand même, tapie au fond de leurs esprits, et qui pourrait enfler rapidement si les symptômes persistaient ou, pire, s’intensifiaient.

– Ça doit être la fatigue… a tenté Antoine.

– La fatigue a bon dos, non ? Tous les ans, tu te démènes, tu ne comptes pas tes efforts, tu ignores le repos, et à aucun moment tu n’as ressenti cela : des faiblesses dans les jambes, des crampes, des fourmillements… Et maintenant, tu tombes sans raison, comme si elles ne te portaient plus !

Antoine a regardé ses jambes. Pour la première fois, il a cru constater qu’il avait perdu en muscle, en volume. Avec tout le sport qu’il fait, avec tout ce qu’il mange ! Il s’est demandé si Rose avait remarqué cela, aussi. Il n’a rien dit.

C’était l’heure de dormir.

Le sommeil n’a pas voulu de lui. Il s’éveille difficilement, ce matin. Une chance, la météo du jour s’annonce si mauvaise qu’il est contraint d’annuler la sortie avec le groupe de quatre personnes qu’il devait rejoindre à Manigod. Il les appelle pour reporter au lendemain. Il va pouvoir profiter d’un vrai jour de repos. Lou, soucieuse de la cheville de son père, ne lui proposera pas d’aller marcher.

Une fois n’est pas coutume, Antoine ne rêve que de lit, de canapé, de films à regarder et de prendre l’air de la terrasse, au jardin, entre deux averses.

Pendant que Rose travaille au centre de vacances de La Clusaz le matin, et à celui qui se trouve à deux pas du chalet l’après-midi, père et fille profitent de ce temps de repos en commun. Lou s’est mis en tête de gâter son père. Ayant revêtu le tablier aux fromages de Savoie, elle enchaîne les recettes de cuisine. Quiche aux champignons, salade composée, crêpes… Ils se régalent ! « Hermance, sors de ce corps ! », rit Antoine, étonné de l’autonomie culinaire de sa fille. Il faut dire qu’elle était à bonne école, avec son arrière-grand-mère pour qui la cuisine était la (deuxième) religion.

Après cette bonne journée, il en a oublié ses faiblesses musculaires, sa fatigue, sa chute et ses petites inquiétudes. Envolées.

*

* *

Quatre jours plus tard, le vent a déjà tourné. Antoine a beau marcher avec deux bâtons de randonnée (ce qui finalement peaufine son image de guide super professionnel), il peine à maintenir un bon rythme de marche, il boite toujours et ses jambes lui donnent parfois l’impression de ne plus lui obéir. Même à la maison, certaines actions deviennent plus difficiles. Il ne descend plus l’escalier avec la même aisance que d’habitude.

– Ça suffit, Antoine ! se met à gronder Rose ce samedi matin. Tu vas me faire le plaisir d’aller voir le docteur Gidoin, mon chéri.

Antoine hausse les épaules.

– Il n’y a pas de quoi s’affoler, commence-t-il.

– Antoine… On ne sait pas. En tout cas, ce n’est pas normal.

– Chérie, c’est juste du surmenage, tente-t-il.

– Ce n’est pas du surmenage. Tu es dans le déni. Tu veux que je regarde tes symptômes sur Internet pour savoir ce que ça pourrait être ?

– Ah non, surtout pas ! Tu vas forcément me trouver un truc horrible…

Rose marque une pause et le regarde avec gravité :

– Ça fait des semaines que je me retiens d’aller voir, Antoine.

Étonné, désolé, il se lève pour l’entourer de ses bras.

– Tu t’inquiètes tant que ça ? lui demande-t-il avec douceur.

– Mais oui… bien sûr que oui, soupire Rose avec un peu de douleur dans la voix.

Il la serre fort en répétant des « il ne faut pas », comme si ces simples mots avaient le pouvoir de gommer autant l’inquiétude que les symptômes.

– Je vais prendre rendez-vous pour la semaine prochaine.

– Cesse de reculer, Antoine. Le samedi matin, c’est sans rendez-vous. Je t’emmène.

– Tu sais que je ne peux rien te refuser…

Il sourit, taquin, et l’enlace de nouveau. Mais son humour n’atteint pas Rose. Pour une fois, elle le trouve trop léger, presque inconsistant. Ou bien c’est sa manière à lui d’éloigner le danger ?

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