Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 36 – Accueillir l’été
– 36 –
Accueillir l’été
Ils ont fêté le brevet de Lou, au restaurant, pour l’occasion. Elle l’a obtenu haut la main, est aux anges, fait la fierté de son père et de Rose. Pense à sa maman et à Hermance, qu’elle aurait aimé prendre dans ses bras. Elle est sûre qu’elles sont au courant, parce qu’elle sent leur présence, mais elle a quand même soufflé la nouvelle aux étoiles.
Cet été va être chargé pour Lou. Dans quelques jours, elle partira en colo découvrir un autre massif : les Pyrénées. Elle a demandé qu’on l’inscrive à une randonnée itinérante entre jeunes de quinze-dix-huit ans. Dix jours pour effectuer une partie de la traversée dans le sens occident-orient. Des cols à franchir, des vallées à arpenter, des sommets à gravir. Des kilomètres, des dénivelées, de la sueur, le goût de l’effort et la certitude d’être récompensé par des paysages à couper le souffle. Lou est tout excitée à l’idée de partir seule, pour la première fois de sa vie. Elle va se faire des copains. Elle reviendra grandie.
Ensuite, elle ira quelques jours à Reims, chez mamie Tricot et papy Pêche. Immuable rituel auquel elle se plie chaque année. De plus en plus par devoir, de moins en moins par envie. Elle accomplit chaque été sa mission de petite-fille unique qui met un peu de vie dans une maison triste. Parfois, elle est lasse. Parfois, elle se retient de leur dire : « Mais vivez, bon sang ! » Les parents de Raph ont endossé le rôle de parents orphelins (bizarre qu’il n’existe pas de mot, en réalité) et restent malheureux. Par une sorte de devoir parental ? Parce qu’ils ne se sont jamais donné le droit d’être heureux après ça ? Par conformité à une bienséance sociétale qui voudrait que l’épreuve qu’ils ont vécue les condamne au malheur à vie, comme s’ils n’avaient pas déjà assez souffert ? Personne ne sait vraiment où se situe le curseur entre malheur personnel infini et peur du qu’en-dira-t-on. Alors, ils sont malheureux. Ils ne rient jamais. Tout juste sourient-ils aux bons mots de Lou, qui continue de ne pas surjouer. Mamie tricote des écharpes et des pulls qu’elle donne ensuite à des associations caritatives, et papy pêche… des poissons qu’il relâche dans la rivière. Pêcher, c’est surtout sortir de cette maison et trouver un peu de paix dehors, dans la verdure, au son de l’eau qui coule et des oiseaux qui chantent. La nature n’a que faire des affres des hommes.
*
* *
Le mois de juillet commence sous les meilleurs auspices, pour Rose et Antoine. Leur gîte affiche complet. Les locataires se succèdent et repartent chaque fois enchantés de leur séjour. Leurs amis viennent passer quelques jours. La bande de Parisiens, Mélanie et Cédric, notamment. Les soirées n’en finissent pas, entre barbecues et sorties dans les environs. Il n’est pas toujours facile de se lever le matin pour aller travailler.
D’ailleurs, sans doute parce qu’il tire un peu trop sur la corde, Antoine commence à accuser la fatigue. Il ressent par moments des faiblesses dans les jambes. Et même des fourmillements, parfois. Quand il en parle à Rose, elle le rassure tout en le mettant en garde : il se donne beaucoup… trop, peut-être. Un petit souvenir de sa fracture passée ? Entre les randonnées à la journée, les excursions et les nuits courtes, il faudrait peut-être penser à se ménager. Antoine suppose qu’elle a raison, mais ne se résout pas à suivre ce sage conseil. Il ne s’alarme pas : un peu de repos, et ces petites sensations légèrement désagréables disparaîtront comme elles sont venues. Il entame une cure de magnésium marin, pour aider un peu son corps, et se donner bonne conscience au passage. Lever le pied ? Pas question. La montagne, l’été, c’est trop bon. Rose reconnaît là son Antoine, le sportif qui en veut, le passionné dynamique qui n’en a jamais assez. Qu’il lui semble lointain, voire étranger, l’Antoine qu’elle a connu, en costume, enchaîné à son attaché-case… sérieux, raisonnable, et qui ne savait même plus ce que ce sport voulait dire. Déjà bientôt quinze ans qu’ils se connaissent. Il semble avoir rajeuni d’autant. Même Cédric le dit, avec un léger brin de jalousie. Lui a passé douloureusement le stade de la cinquantaine. Il a un peu trop d’embonpoint, du cholestérol… « Gare au diabète ! lui a dit son médecin. Il faudrait être moins sédentaire, aussi. » Alors Antoine lui a prévu une semaine de remise en forme : marche, piscine, alimentation saine (il aura droit à une fondue savoyarde au titre d’excès de la semaine), et pas d’alcool. Cédric a hurlé au scandale. Il semblait prêt à repartir directement. « Si on ne peut pas profiter pendant les vacances, alors… » Mélanie l’a sermonné gentiment : Antoine a raison, dans le fond. Il va peut-être falloir revoir certaines habitudes. Il est à un âge où on doit prendre soin de sa santé. Ils sont à cet âge, tous… sauf Rose.
La conversation a glissé vers les accidents vasculaires, les infarctus, les ruptures d’anévrisme… à coup d’anecdotes terribles, sur le mode « Je connais quelqu’un à qui c’est arrivé ». Discussion pas des plus gaies, certes, mais qui a le don de rappeler que tout peut s’arrêter très vite et que ce n’est peut-être pas un luxe inutile d’arrêter de fumer, de diminuer l’alcool, de manger sainement et de bouger.
OceanofPDF.com