Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 48 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 48 – Gamberger

– 48 –

Gamberger

 

Lou est retournée à l’internat. Rose continue de travailler dans les deux centres de vacances et Antoine reste au chalet, à s’ennuyer. Il trouve déjà le temps long. Il y a toute la place dans sa tête comme dans son emploi du temps pour les idées noires. Il pense encore et toujours à cette putain de maladie, à son parcours de soins qui le mènera jusqu’à l’inéluctable. La mort. Et, avant, la dégradation, la décrépitude, la déchéance.

À présent qu’il a le nom de son ennemie, il veut tout savoir d’elle. Contrairement aux conseils des médecins, il se décide à faire des recherches sur Internet. C’est une occupation comme une autre. Au moins, il saura à quelle sauce il va être mangé.

Il lit, il se documente, il regarde des vidéos. Il met des images sur son futur. Alors, c’est ça, son avenir ? Devenir handicapé, puis tétraplégique ? Finir alité ? Devoir compter sur les autres, perdre toute autonomie ? N’avoir, un jour, que les yeux pour parler ? Comment accepter ce mauvais plan de vie ? Comment, aussi, imposer cela à son entourage ?

Antoine sombre. Comment Rose pourrait-elle supporter ça ? Elle qui est si pleine de vie, elle qui a vécu la maladie dans son corps et qui s’en est relevée… Comment pourrait-elle accepter de vivre ce long cauchemar dont il ne se relèvera pas ? De se battre pour rien ? De devenir peu à peu une soignante ?

Tout à coup, une angoisse monte jusque dans sa gorge : et si Rose le quittait ? Parce que, franchement, à trente-six ans, elle rêvait sans doute d’autre chose que de jouer les gardes-malades. Elle qui rêvait de projets, de voyages, de vieillir à deux… Elle vieillira sans lui. Alors à quoi bon rester, pour elle, puisqu’aucun espoir n’est permis ?

Antoine finit par appeler Cédric pour lui confier ses états d’âme. Lequel lui répond, en résumé : « Mais comment peux-tu penser une chose pareille ?! Tu n’es pas sérieux, Antoine. Rose est un ange tombé du ciel. Elle t’aime. »

Quand Antoine raccroche, il se sent légèrement rassuré. C’est vrai, oui, Rose l’aime… Assez pour vivre tout ça, vraiment ? Elle n’a pas vu ces vidéos. Sait-elle seulement ce qui l’attend ?

*

* *

Pendant plusieurs jours, Antoine traîne ses pensées sombres comme un boulet. Au fond de lui grandit une crainte un peu étrange. Il attend que Rose le quitte. Il est encore temps, après tout. Le plus tôt sera peut-être le mieux.

Rose lui demande souvent si ça va, et il sait bien, alors, qu’elle parle moins de la maladie que de son côté taciturne et plus distant avec elle. Un jour, elle lui a demandé s’il avait quelque chose à lui reprocher. Un autre, s’il l’aimait toujours… Il s’est offusqué. Évidemment que oui ! Il ne dit pas qu’il vit dans la peur irrationnelle qu’elle le quitte.

Un soir qu’ils sont dans leur chambre et qu’elle se glisse amoureusement contre lui, il se refuse à elle. C’est la première fois… Rose l’interroge du regard, perplexe. Il assène, de but en blanc :

– Je ne sais pas quelles sont tes intentions, Rose, mais tu devrais me quitter.

La stupeur fait se redresser Rose. Elle le regarde, éberluée.

– Mes intentions ? Comment peux-tu en douter, Antoine ? Comment peux-tu envisager une seule seconde que je puisse vouloir te quitter ?

La blessure infligée à son amour lui donne les larmes aux yeux. Antoine se redresse aussi et la regarde, très sérieusement, dans la lumière tamisée de la lampe de chevet.

– Rose, je ne doute pas de ton amour et de ton envie de rester avec moi jusqu’à la fin, mais… as-tu réfléchi à ce que va devenir notre vie, ta vie ? Est-ce que tu te rends vraiment compte de ce à quoi tu t’engages, en restant avec moi ? Tu vas gâcher de précieuses années, à t’occuper d’un malade…

– Tu n’es pas un malade, tu es mon amour. Tu es l’homme de ma vie. Je resterai avec toi jusqu’à ton dernier souffle. Quoi qu’il en coûte.

– Il est encore temps que tu aies des enfants… avec un autre. Réfléchis-y. C’est peut-être le moment de refaire ta vie.

– Tu es complètement fou de penser ça. Je t’aime trop. Jamais je ne t’abandonnerai. Jamais, répète-t-elle en l’embrassant, les yeux embués. Fais-moi le plaisir de t’ôter ce genre de pensées de la tête. C’est blessant, en plus. Tu insultes presque mon amour pour toi. Quand on aime, on reste. Et moi, je t’aime grand comme ça, jusqu’à la lune et les étoiles.

Rose écarte grand les bras et les lève vers le plafond. Antoine sourit. Elle s’installe à califourchon sur ses jambes étendues, prend appui sur ses mains, approche son visage du sien et donne à ses yeux un regard coquin :

– Et maintenant, je veux que tu me fasses l’amour… comme avant.

Il rit, conquis d’avance.

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