Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 17 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 17 – Se souvenir de la guerre

– 17 –

Se souvenir de la guerre

 

Les clochettes du muguet tendent à faner sur leurs tiges. La neige a disparu des sommets alentour, la fin de l’année scolaire approche déjà.

Hermance pose, immobile, face à son journal étalé sur la table. Ses mains tremblent un peu, et une tristesse inhabituelle se lit sur son visage. Maxou, sur ses genoux, quémande des caresses en se frottant à son ventre, mais il l’indiffère totalement. Elle semble errer dans des pensées lointaines et graves.

– Ça va, Hermance ? demande Rose, qui passait par là.

– Oh… répond celle-ci d’un air évasif, incapable de dire oui.

Rose s’arrête dans sa course. Elle était à s’affairer dans le ménage de la maison, mais l’attitude d’Hermance l’incite à se poser près d’elle. Elle s’assoit sur la chaise la plus proche. Observe la page du journal qui a causé de l’émotion à Hermance. Sans lire, la présentation en fines colonnes et sans photos lui laisse peu de doute sur la rubrique… Nécrologie.

Hermance est abonnée au journal qu’elle reçoit chaque matin de bonne heure dans sa boîte aux lettres. C’est l’un de ses passe-temps. Elle aime se tenir informée des nouvelles du monde et de sa région, bonnes ou mauvaises. Elle se réjouit des mariages et des baptêmes, mais parcourt aussi la rubrique nécrologique tous les jours. Parfois, elle en parle. « Tiens, Untel est décédé… » La plupart du temps, information ne rime pas avec émotion. Mais là, elle se tait, les yeux dans le vague.

– Tu as perdu quelqu’un, Hermance ? lui demande Rose, d’une voix douce.

– Oui… C’est Marguerite. Une amie d’enfance. Elle a fini ses jours dans une maison de retraite, à Thônes, je ne l’avais pas revue depuis un petit moment.

Hermance marque une pause.

– Elle est née au Grand-Bornand, comme moi. Nous allions à l’école ensemble.

De nouveau, Hermance se tait. Rose, patiente, attend la suite, pressentant qu’une histoire particulière se cache dans ce silence.

– Se souvenir d’elle et de notre enfance, c’est se souvenir de la guerre. Nous avons passé les années qui auraient dû être celles de l’insouciance bénie, sur fond de guerre mondiale… Je peux te dire que ça entache les souvenirs et ne laisse que peu de place à l’insouciance…

Rose connaît l’âge d’Hermance, elle sait qu’elle est née en 1934, qu’elle avait donc cinq ans au début de la guerre. Mais, depuis toutes ces années auprès d’elle, malgré quelques questions posées, elle ne l’a jamais entendue évoquer cette époque qu’elle garde comme un secret, lourd et peut-être honteux… Le triste héritage de toute une population, dont elle se serait bien passée. Hermance est de la génération qui se tait, qui préfère oublier, qui pense que le silence peut permettre d’oublier, au moins de faire comme si cela n’avait jamais existé. Rose attend, donc. Hermance parlera-t-elle, cette fois ?

– Marguerite et moi, nous étions voisines et camarades. Nos pères l’étaient aussi, jusqu’à la guerre. Je ne vais pas te faire un cours d’histoire, ma Rose, mais je peux te raconter ce que j’ai vécu, moi, dans ma tête de petite fille.

Rose approuve gravement de la tête, prête à recevoir le témoignage de l’aïeule, regrettant déjà qu’Antoine ne soit pas présent pour le recueillir avec elle. Antoine a toujours dit à Rose qu’il n’avait jamais rien su, que sa grand-mère avait toujours refusé de lever le voile sur ce sujet. Quel dommage… Pour une fois qu’elle semble désireuse de se laisser aller à des confidences, il n’est pas là.

– Je crois qu’on ne peut pas imaginer ce que c’était, la guerre. Tu as beau en avoir entendu parler en cours d’histoire, avoir vu des images et des films, de l’intérieur, ça n’a rien à voir… Pourtant, ici, nous étions loin des combats. La Haute-Savoie était dans la zone « libre ». On pourrait penser que nous étions privilégiés. Mais ce serait oublier la guerre civile qui a fait rage. Des Français se sont battus, entretués. Les maquisards d’un côté, les collabos de l’autre. La région a été le théâtre d’événements terribles, avec trahisons, emprisonnements, exécutions sommaires… Cela s’est terminé, à la libération d’Annecy, par la fusillade de soixante-seize miliciens, ici, au Grand-Bornand. Une période très sombre pour tous…

Rose pose sa main sur celle d’Hermance, dont la peau est si fine qu’elle semble transparente. Elle tente un sourire pour inviter la vieille dame à poursuivre.

– Mon père a choisi le camp des résistants. Il est monté au plateau des Glières en février 43, avec bien d’autres, notamment les jeunes qui voulaient échapper au STO. Ils attendaient des nouvelles de Londres, des armes. Ils étaient cernés par les miliciens. Ça a duré des mois, ça a été horrible. Je vivais dans la peur permanente qu’il lui arrive quelque chose. Tu imagines, pour une enfant ? Et on ne me disait rien. Ma mère essayait bien de me rassurer, mais… Je vivais dans l’angoisse. J’étais persuadée qu’on ne me disait pas tout. Parfois, il m’est arrivé de penser qu’il était peut-être mort et qu’on voulait m’épargner. Je craignais de ne jamais le revoir.

– Mais il a fini par rentrer…

– Oui… lâche Hermance dans un souffle, encore saisie par l’émotion, toutes ces années après.

– Et Marguerite ? demande Rose.

– Son père était dans l’autre camp. Je n’ai jamais su quelles étaient ses convictions. Aussi étonnant que cela puisse paraître, beaucoup d’hommes, on l’ignore souvent, ont choisi leur camp presque au hasard. Ou pour des raisons étranges. Certains ont adhéré à Vichy parce qu’ils croyaient au maréchal, le « vainqueur de Verdun ». Hélas, quelles atrocités ont été commises durant la collaboration… La Haute-Savoie a été le premier département libéré par les seules forces de la résistance. C’était la joie, mais aussi la violence et le chaos… De nouvelles horreurs ont été commises au nom de la liberté. Des lynchages, des exécutions sommaires des miliciens au prétexte de leurs exactions ou de leurs supposées exactions… Une période trouble, dramatique. Bien sûr, j’étais trop jeune pour comprendre tout ça. Marguerite aussi. Moi, j’avais retrouvé mon père, et c’était tout ce qui comptait. Je me suis souvent demandé, après, s’il avait dû tuer… qui… pour quel motif… sa survie ou pour descendre un ennemi. C’était œil pour œil, dent pour dent, de toute façon. C’était tuer ou périr. Le choix n’était ni vaste ni cornélien. J’ai essayé, à plusieurs reprises, d’en savoir plus. Mais le sujet était tabou. Donc clos. Il fallait vivre avec ça… Mais, de mon enfance, c’est tout ce qu’il reste, ou presque : ce climat de guerre civile, et la peur.

– Et Marguerite ?

– Elle a retrouvé son père aussi. Avant moi. Il était blessé, il avait perdu l’usage de son bras droit. Mon père ne lui a plus jamais adressé la parole, après. Je n’avais plus le droit d’aller chez elle. Tu imagines les relations de voisinage… Et ils ont fini par partir. Cette histoire est loin d’être un cas isolé. Voilà ce que ça donne, la guerre… Que les hommes sont bêtes… conclut Hermance tout en refermant son journal.

Rose presse la main d’Hermance qu’elle n’a pas lâchée, avec un sourire bienveillant. Profondément émue par ces révélations, la confiance qui est la sienne pour qu’elle se livre si soudainement à cet instant. Au fond d’elle, Rose ne peut s’empêcher de se demander quels autres secrets cette femme qu’elle aime par-dessus tout a enfouis si profondément en elle…

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