Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 23 – Supporter difficilement
– 23 –
Supporter difficilement
CM1. Nouvelle année, nouvelle rentrée. Mais pas nouvelle classe. C’est Rose qui conduit Lou à l’école. Antoine, sur le siège passager, a failli ne pas venir. Il ne voulait pas s’exhiber avec ses béquilles, avec son étiquette de « guide pas en état » collée sur le front. Lou a insisté. Hors de question qu’il ne l’accompagne pas. Rose a surenchéri. Il a cédé. « Mais je ne sortirai pas de la voiture », a-t-il grommelé.
Maintenant, il regarde la route qu’il connaît par cœur pour l’avoir montée et descendue des centaines de fois. Il observe le paysage, un peu blasé. Il lui est devenu tellement familier. Il n’arrive pas toujours, et même de moins en moins souvent, à percevoir la chance qu’il a d’être entouré ainsi. Il n’arrive pas à porter sur les êtres et les choses, la faune et la flore, le même regard que celui de Rose. Toujours étonné, souvent émerveillé. Qui note les différences et semble remercier Dame Nature chaque nouveau jour. Elle a bien tenté de lui inculquer ce regard. Il a réussi à le faire sien, un temps. Il dit parfois qu’il s’est trop habitué à la beauté. Beauté trop quotidienne… il ne la voit plus. Surtout en ce moment : il n’a vraiment pas le moral. Vit décidément très mal son repos forcé. Se sent inutile. Un peu vide. Sans intérêt. Et handicapé.
Il ne peut rien faire. Tout est compliqué. Se laver, se déplacer, accomplir les gestes de tous les jours est devenu laborieux, voire impossible. Il essaie malgré tout de ne pas faire éclater au grand jour sa morosité intérieure. Il essaie, oui, il prend sur lui, mais elle n’échappe à personne, surtout pas aux trois intéressées qui constatent chaque jour qu’il rumine. Lou tente de l’amuser, Hermance lui parle, Rose l’enveloppe de tout son amour. Mais les résultats sont décevants : il reste taciturne. Privé de sa montagne, du mouvement, du sentiment d’utilité, Antoine se sent triste et amer.
Rose fait le maximum. Dans la maison, pour Lou, pour lui. Elle est aux petits soins, se démène, se plie en quatre, se donne sans compter. C’est une période intense et fatigante pour elle. Heureusement, Antoine s’occupe des devoirs. Et enchaîne les jeux de société avec sa fille. Il multiplie les efforts, au maximum de ses possibilités. À vrai dire, le problème n’est pas tant ce que fait ou ne fait pas Antoine, non, ce qui attire l’attention de Rose, à ce moment-là, c’est son attitude négative, son visage fermé, l’absence de lumière dans ses yeux. Elle ne le pensait pas si fragile, si prompt à fléchir. Il ne s’agit que d’une jambe cassée, ce n’est quand même pas la fin du monde. Mais Rose ne dit rien. Hormis quelques petites pointes de taquinerie pour lui faire comprendre que ce serait bien qu’il voie les choses du bon côté, elle ne dit rien. À quoi bon ? Il a réellement du mal à relativiser. Il n’y a qu’à le voir, là, grogner, ruminer sur le fauteuil passager…
*
* *
Un soir, alors que Lou est couchée et qu’Antoine est monté pour lire au lit, Rose éprouve soudain le besoin de s’épancher auprès d’Hermance. Elle est fatiguée de cette situation. Elle aimerait qu’il se ressaisisse. Antoine la surprend, mais pas dans le bon sens. C’est la première fois qu’elle le voit baisser les bras, se poser en victime. Cela lui rappelle au tout début, quand il était son patron et qu’il n’était qu’une ombre. Mais, à l’époque, il y avait de quoi. Rose ose avouer sa déception. Elle le croyait plus battant, elle a l’impression qu’il régresse. Comme s’il avait oublié tout ce qu’elle lui avait appris au cours de ces dernières années. Comme s’il ne voyait plus que le verre à moitié vide. Le moral de Rose, associé à la fatigue, flanche un peu.
– Je vais lui tirer les oreilles, demain, affirme Hermance d’un ton autoritaire. Il est hors de question que tu baisses les bras, toi, ma Rosie. C’est sa faute. Si c’est pas égoïste de sa part… Quand je vois tout ce que tu fais ! Il va falloir qu’il se reprenne, je suis tout à fait d’accord avec toi.
– Ça va aller, Hermance. Ne vous inquiétez pas. Il sera bientôt sur pied et pourra entamer la rééducation.
– En attendant, il nous pourrit la vie !
– C’est peut-être un peu exagéré, non ?
– À peine. Quand il est comme ça, il me rappelle son grand-père, constate Hermance après un court silence.
– Votre mari ?
– Oui…
– Vous n’en parlez jamais, glisse Rose.
La perche est tendue. Hermance va-t-elle la saisir ? Il est vrai que l’aïeule évoque rarement son passé. On dirait qu’elle l’a recouvert d’un drap, comme ceux dont on couvre les meubles dans une maison désertée. Ses souvenirs semblent dormir, à l’abri de la poussière. Quand elle parle de sa vie, elle s’en tient en général à ses enfants et à ses petits-enfants. C’est comme si son mari n’avait pas existé. Ils ont pourtant été mariés pendant quarante-cinq ans. Cela ne cesse pas d’étonner Rose.
– Ce n’est pas faux, commence Hermance. Pierre n’était pas facile. Enfin… Il l’était quand je l’ai rencontré.
– Racontez-moi, l’enjoint Rose, la voix teintée d’espoir.
– Pierre avait quatre ans de moins que moi. Oui, c’est un peu bizarre, pour l’époque. Il travaillait dans la scierie de mon père. Il était apprenti. Moi, je travaillais déjà à la ferme, je vendais les fromages au marché… J’allais souvent à la scierie. Pierre était gentil, nous sommes devenus amis. Je l’aimais bien. Et mon père aussi. Très vite, je pense qu’il l’a considéré comme son futur gendre qui serait, un jour, le repreneur de la scierie familiale. Nous nous sommes rapprochés avec le total assentiment de mon père et nous nous sommes mariés. L’été 57. Jacques est né l’année suivante. Mais c’était 58… Pierre avait vingt ans, il devait partir pour l’Algérie. Je suis restée avec Jacques et mes parents dans le chalet. Il n’est rentré que deux ans plus tard. Sur deux jambes et apparemment en forme. Enfin, intérieurement, ce n’était plus le même. La guerre l’a terriblement endurci. Ce n’était plus le gentil garçon que j’avais connu. J’ai serré les dents… J’ai joué la carte de la patience. Au début, je croyais que ça n’était qu’une question de temps. Mais il n’est plus jamais redevenu le gentil garçon.
Rose pose une main sur celle d’Hermance et la regarde avec douceur et empathie.
– Il ne m’a jamais tout raconté en détail, mais il a vu et vécu des choses très dures. Il aurait sans doute fallu qu’il voie un psychologue en rentrant, mais c’était une autre époque… Il a ravalé son traumatisme, il s’est muré dans un silence fortifié. Il n’en parlait pas. Sujet tabou. La guerre, ma Rosie, c’est un sujet tabou. Pourtant, il faut en parler. Pour éveiller les consciences, pour que ça ne se reproduise pas. Pour qu’il n’y ait pas d’autres Pierre, ces gamins innocents qu’on a envoyés se battre et qui sont revenus loups quand ils étaient agneaux…
Rose baisse la tête, puis la relève. Elle veut savoir la suite. Hermance paraît encline à se livrer, ce soir.
– Nous avons vécu ainsi… Je me suis concentrée sur notre famille. Mariette est née rapidement après son retour. Mais nous n’avons pas eu d’autres enfants. Jacques est parti à dix-huit ans pour Grenoble, où il a rencontré Simone, comme tu sais. Mariette est restée un peu plus longtemps. Au début, elle m’aidait à la ferme. Je crois qu’elle ne voulait pas me laisser seule avec Pierre. Mais elle en a eu assez… de la situation, de la vie avec son père, peut-être. Et puis elle voulait vivre en ville. Elle a trouvé une place dans une fromagerie d’Annecy, et voilà, le chalet s’est retrouvé vide. Mariette m’appelait tous les jours. Elle culpabilisait. Je l’ai rassurée… Il fallait bien qu’elle vive sa vie. Pierre travaillait à la scierie, moi à la ferme. Nous vivions côte à côte plus que vraiment ensemble. Heureusement, nos petits-enfants sont nés, les uns après les autres. La vie est revenue dans le chalet, à chaque période de vacances et parfois le week-end. C’était formidable. Avec mon Antoine, surtout…
Hermance sourit en se rappelant le petit Antoine, le passionné de montagne et de ski, qui l’accompagnait sur les pistes et qui admirait les champions de Super G à la télé en disant : « Un jour, ce sera moi ! »
– Voilà… Jusqu’au jour où on a diagnostiqué à Pierre un cancer du pancréas. Il l’a foudroyé en quelques semaines. Puis je me suis retrouvée toute seule ici, pour de bon. Enfin, non, puisque vous êtes là, mes chéris.
Rose sourit et presse la main d’Hermance plus fort.
– Heureusement qu’il y a eu vos enfants et vos petits-enfants, alors, si vous n’étiez pas heureuse avec votre mari, conclut Rose.
– Les enfants, c’est toute la vie, oui. C’est le plus beau. Les enfants, et l’amour…
Les yeux d’Hermance se voilent, son regard se porte plus loin, vers la fenêtre, vers ce qu’il y a au-delà. Elle semble avoir oublié Rose, qui s’interroge sur le sens de la dernière phrase de la vieille dame. Renferme-t-elle un message subliminal, un non-dit qui cache un secret ?
Rose ne saura rien de plus ce soir.
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