Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 29 – Éprouver l’absence
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Éprouver l’absence
Tous sont repartis. Et avec eux, un peu d’agitation, du bruit, de la vie. Un calme surprenant est venu s’abattre sur le chalet. Le silence est parfois simplement ponctué par les crépitements du feu dans la cheminée ou les miaulements de Maxou qui cherche encore, en vain, sa maîtresse. Aucun des trois n’a vraiment envie de parler, à vrai dire. Chacun se retranche dans sa peine, dans sa nouvelle perception. Le joyeux quatuor n’est plus. Le trio se sent bancal. Il va falloir trouver un nouvel équilibre.
Hermance leur a fatalement légué son monopole de cuisinière en chef. Les menus comme la préparation des repas leur incombent désormais. Ce n’est pas le pire… Le pire se trouve dans la cuisine elle-même. Chaque fois que l’un des trois y entre, il s’attend à trouver là Hermance qui s’affaire… les mains pleines de farine pour confectionner du pain, le bruit du fouet contre le verre du saladier pour l’appareil d’une quiche, armée d’un grand couteau pour découper une côte de bœuf, debout devant la gazinière pour surveiller la cuisson… Le tout au son d’un jazz, de Piaf, de Brel ou de Trenet. Cette pièce, c’était celle d’Hermance, son repaire, son monde. Et tout, ici, la rappelle. Surtout ses livres de recettes hors d’âge dont les pages se détachent et les ustensiles qu’elle interdisait aux autres d’utiliser. « Ne touche pas à ça », réprimandait-elle souvent, avec le petit air autoritaire qu’elle savait prendre de temps en temps, mais qui donnait plutôt envie de rire.
Il faut changer les habitudes, les rituels. Reprendre le cours des choses et le quotidien, sans nier la tristesse. Sans s’enfoncer non plus dans une forme de déprime. Hermance aurait détesté cela ! Elle aimait trop la vie. Et rien de ce qu’ils perdront en temps à souffrir ne la fera revenir.
*
* *
Trois jours après l’enterrement, le téléphone de Rose retentit.
– C’est Arnaud, dit Rose à Antoine avec étonnement.
Il regarde son portable. Son frère ne l’a pas appelé. Il a préféré appeler Rose ? Bizarre… ou pas. À cette heure du dîner, il était à peu près sûr de les trouver ensemble.
– Je venais aux nouvelles, commence Arnaud, au bout du fil.
Rose n’a pas mis le haut-parleur. Si Arnaud l’a appelée, elle, c’est peut-être pour qu’il ne lui parle qu’à elle. Rose lui résume ces trois jours : le vide du chalet, le chagrin de Lou, la stupeur qui demeure.
– C’est normal. C’est sans doute plus difficile pour vous trois, qui viviez avec elle.
Rose confirme. Elle se demande si Arnaud n’appelle que pour prendre des nouvelles ou s’il a autre chose en tête.
– Et toi, ça va ? demande-t-elle en guise de perche.
– On fait aller. Je suis encore chez Mariette et Régis. Je repars demain. Mais je me disais…
– Oui ?
– Comme je ne suis pas très loin, et que je peux bosser de partout, je ne suis pas obligé de rentrer tout de suite… J’ai pensé que je pourrais peut-être venir passer quelques jours chez vous, histoire de mettre un peu d’animation… ? Enfin, le mot n’est peut-être pas très bien choisi. Disons que ça me ferait plaisir d’être auprès de vous. Mais il faudrait que ce plaisir soit partagé…
Rose sourit intérieurement. Arnaud craint la réaction et le refus d’Antoine au point de préférer s’adresser à elle.
– J’en parle avec Antoine et je te rappelle, dit-elle avant de raccrocher.
Rose résume en quelques mots la proposition d’Arnaud.
– Qu’en penses-tu ?
– J’en pense qu’il a préféré passer par toi, plutôt que de demander directement à son propre frère.
– Il s’inquiétait peut-être d’avoir l’aval de la maîtresse de maison qui va devoir gérer un couvert de plus, avance Rose.
– Tu ne crois pas à ce que tu dis. La vérité, c’est qu’il a peur de m’appeler, moi.
– Antoine… le reprend Rose, jetant un regard explicite dans la direction de Lou.
– Moi j’aimerais bien qu’il vienne, tonton, affirme celle-ci d’un ton convaincu. Il est gentil, et ce serait bien d’être quatre…
Les regards se posent sur la chaise vide, occupée il n’y a encore pas si longtemps par Hermance.
– C’est d’accord, s’incline Antoine.
Après tout, Rose et Lou semblent se réjouir de cette perspective. Et Arnaud ne le dérange pas, peut-être même qu’il est plutôt content. Cela fait un an que son frère est revenu. Il a eu le temps d’aller mieux, ils ont eu le temps de passer de la méfiance et de l’indifférence à plus d’échanges… Peut-être le temps du rapprochement est-il venu ?
*
* *
C’est ainsi qu’Arnaud vient passer quelques jours de novembre, au chalet.
Depuis qu’il est revenu de Montréal, il a remonté petit à petit la pente. Le harcèlement dont il a été victime et la dépression qui s’est ensuivie sont à présent derrière lui. Il a changé d’orientation professionnelle et choisi de travailler à son compte. Aussi, où qu’il soit, armé de son ordinateur et de son téléphone portables, il vaque à son activité de graphiste indépendant. Le voilà enfin épanoui professionnellement. Il ne lui reste plus qu’à rencontrer l’âme sœur…
En attendant, il apporte un peu de vie dans le chalet. Prête main-forte à Rose dans la cuisine, joue avec Lou, discute avec Antoine. Ces quelques jours resserrent des liens oubliés.
Et quand la neige tombe sur le chalet pour la première fois de l’hiver qui arrive, ils s’offrent ensemble une parenthèse de rires, avec bataille de boules de neige et descentes en luge.
Hermance aurait sans doute aimé vivre ce moment.
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