Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 26 – Trembler
– 26 –
Trembler
Durant quelques jours, Rose a la douce impression de partager avec Hermance un joli secret, qu’elle garde au chaud. Elle n’en a rien dit à Antoine. C’était leur secret. Un nouveau point de connivence.
Quand Hermance devient pensive, Rose imagine qu’elle pense à l’amour de sa vie. Parfois, elles se regardent et se comprennent. Il semble à Rose que ces confidences les ont encore rapprochées. Hermance a placé en elle sa confiance et peut-être est-ce pour cette raison que Rose a choisi de ne pas dévoiler cette vérité qui n’appartient qu’à elles deux.
La vie au chalet se prépare à la torpeur de l’hiver. La cheminée a été rallumée depuis longtemps.
Ce matin, la nuit d’Hermance se prolonge étonnamment. Elle a manqué le départ à l’école de Lou. La grasse matinée n’est pourtant pas dans ses habitudes. Rose boit son deuxième thé de la journée, attablée avec Antoine qui parcourt le journal du jour en diagonale.
– C’est bizarre qu’Hermance ne soit toujours pas levée, tu ne crois pas ? demande Rose.
On ne peut pas dire qu’elle soit inquiète. Hermance est alerte et n’a pas de souci de santé majeur – pas plus que les petits maux liés à son âge. Et, contrairement à bon nombre de personnes âgées, elle ne tombe jamais du lit.
Antoine hoche la tête. Il est 9 h 30 et des poussières. Après tout, cela peut arriver… surtout le dimanche.
– Mais jamais un jour d’école, rappelle Rose, tout de même étonnée que l’aïeule ait laissé partir Lou sans son bisou.
Elle avale deux gorgées de thé de plus, songeuse, pose sa tasse. Une forme de peur irrationnelle la force à se lever.
– Je vais la voir. Ça m’inquiète, quand même…
Elle prend le chemin de l’escalier qui mène au rez-de-chaussée. Entend vaguement un mot rassurant d’Antoine.
Au moment d’ouvrir la porte, Rose prend une grande inspiration. Son inquiétude lui semble illégitime, mais la dépasse. Elle ne sait pas à quoi s’attendre, alors s’attend à tout. Hermance dort-elle ? Est-elle tombée ? Pourvu qu’elle ne la trouve pas inanimée… Elle envisage tout, en quelques microsecondes.
Elle ouvre la porte le plus silencieusement possible.
Rose aurait pu forcer sa porte au pied-de-biche ou au bélier, elle n’aurait pas réveillé Hermance. Celle qui semble dormir ne respire plus. Son corps est froid. Elle a envie de crier. Noooon ! Mon Dieu… Antoine… Rose est prise de tremblements impossibles à maîtriser.
Malgré sa stupeur et son émotion, elle trouve la force de réfléchir vite. Elle préfère remonter pour prévenir Antoine aussi calmement que possible. Mais elle a envie de hurler. Pas Hermance. Pas déjà… Elle était en pleine santé ! Pourquoi ? Pourquoi maintenant ? Rose est secouée par les sanglots qui la submergent. Elle pense à Antoine, elle pense à Lou, aux enfants d’Hermance, à tous ceux qui l’aimaient.
Rose reste un moment dans la chambre. Le temps de reprendre ses esprits (si tant est que ce soit possible), mais pas trop, pour ne pas qu’Antoine descende les retrouver.
Rose quitte la chambre, la mort dans l’âme. Monte les marches à pas lents. Tout son corps est lourd de chagrin. Elle repense au dîner d’hier. À la gaieté d’Hermance, à ses regards tendres, à ses mots parfois bruts et à sa tarte aux pommes… la fameuse… sa dernière tarte aux pommes. C’était leur dernier dîner à quatre. Et tous l’ignoraient.
*
* *
Antoine est immobile dans le fauteuil. Son visage est fermé, ses yeux sont secs. Il est en état de sidération.
Rose lui a appris le décès d’Hermance il y a quelques secondes. Quand elle est montée, seule et silencieuse, qu’il a vu ses yeux bouffis et rouges, elle n’a pas eu besoin de trouver les mots. Il les a trouvés pour elle. Elle lui a rappelé un instant le médecin qui était venu lui annoncer la mort de Raphaëlle. Il se souvient du couloir blanc, du regard navré de l’homme en face de lui et du gouffre. Celui dans lequel il a été aspiré à cette seconde, précisément.
La mort d’Hermance, il le sait, ne revêt pas la même injustice. Hermance était âgée. Pas comme Raphaëlle. Il y a, quoi qu’on en pense, une forme de logique à cette mort tardive… Mais il a du mal à croire que c’est arrivé. Rien ne l’avait laissé présager. Hermance allait si bien ! Elle aurait dû vivre encore, rester avec eux un peu plus.
– Je sais, mon amour… Mais tu te rends compte ? Elle a eu la mort dont tout le monde rêve. Elle a quitté ce monde dans son sommeil, peut-être sans s’en rendre compte, et sans avoir souffert.
Elle a raison. C’est vrai. La santé d’Hermance aurait pu se dégrader, elle aurait pu tomber malade, devenir sénile, devoir être hospitalisée… Elle a fini ses jours ici, au chalet du bonheur, entourée des siens. De ceux qui l’aimaient le plus au monde.
Tout cela est vrai. Mais Antoine ajoute, dans un murmure qui annonce les sanglots qui l’étranglent :
– N’empêche : on n’a pas eu le temps de lui dire au revoir.
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