Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 10 – Rester diplomate
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Rester diplomate
Ils ont de la chance : le beau temps est de la partie durant ces quelques jours. Le soleil brille et, même s’il joue parfois à cache-cache avec les nuages, c’est toujours lui qui gagne.
Équipés de bonnes chaussures de marche, puisque les chemins sont par endroits bien humides, Simone, Antoine, Rose et Lou en profitent pour randonner en étoile autour du chalet. Sous prétexte de rester avec sa mère, Jacques passe une bonne partie de ses journées dans le canapé, alternant siestes, télévision (il regarde les chaînes sportives à défaut de pratiquer lui-même) et lecture de magazines économiques. Passionnant. Hermance dort aussi, en début d’après-midi, mais cuisine pendant des heures. Seule. En écoutant de vieux morceaux de jazz qui lui rappellent son jeune temps. Elle fredonne gaiement. Elle est si heureuse de voir sa famille réunie. Samedi, Mariette, la petite sœur de Jacques, viendra passer la journée avec son mari et deux de ses petits-enfants. Ils seront au complet ! Il ne manquera qu’Arnaud.
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* *
Voilà cinq jours que ses parents sont là, ils partent demain. Tant mieux… Antoine n’en peut plus. Heureusement que Rose veille à le raisonner et à le calmer pour qu’il fasse preuve de diplomatie, pour qu’il reste aimable et poli. Il aime beaucoup sa mère (à petites doses, au bout de quelques jours, elle commence elle aussi à l’agacer), mais il ne supporte plus du tout son père, sa vision étriquée des choses, son monde à lui, sa froideur. Parfois, il voudrait ruer dans les brancards, balancer ses quatre vérités à son vieux. Il n’en fait rien. Il reste un « bon fils », comme dit Hermance. Est-ce qu’un bon fils ne doit jamais se poser en adulte qui assume ses pensées et ses différences auprès de ses géniteurs ? Quoi qu’il en soit, et d’abord pour Rose et Lou, Antoine ne se voit pas être à l’origine d’un conflit ouvert. Et puis, cela peinerait trop Hermance, laquelle est tellement ravie de voir chez elle toutes ces générations réunies.
– Comment va Arnaud ? s’enquiert Mariette, la sœur de Jacques.
Simone a un temps d’hésitation, cherche un peu ses mots.
– Eh bien, justement, figurez-vous qu’il va rentrer, là. Bientôt. Définitivement.
Si Jacques n’ignorait évidemment pas l’information, autour de la table les réactions rivalisent de surprise. Antoine en lâche sa fourchette.
– Depuis quand le sais-tu ? Pourquoi tu ne m’as rien dit ? s’étonne-t-il.
– C’est-à-dire que… Il comptait t’appeler. Te le dire lui-même, explique Simone, mal à l’aise.
La mère n’ignore pas combien ses deux garçons se sont éloignés avec les années et s’en tiennent, depuis qu’Arnaud est parti vivre en Amérique, à une ou deux communications annuelles un peu forcées. Souvent, Simone joue le relais entre les frères pour transmettre les informations essentielles.
– Mais pourquoi rentre-t-il ? Je croyais qu’il était bien, là-bas, lâche Antoine avec un sourire vaguement ironique qui marque autant son incrédulité que son manque d’enthousiasme.
– Il te le dira lui-même, quand il viendra.
– Quand il viendra ?
– Oui, il compte venir passer quelques jours ici, voir Hermance, et…
– C’est la meilleure, ça. On l’a invité ? Et depuis quand se soucie-t-il de nous et de mamie ? demande Antoine, railleur.
– Antoine, ne sois pas trop dur avec lui. Il traverse une mauvaise passe.
– Je vois. Quand monsieur va mal, on se doit de l’accueillir à bras ouverts, alors que le reste du temps, il n’en a rien à faire de nous ?
Rose pose une main sur son avant-bras pour l’amener à se calmer. Mais Antoine serre les dents, il n’a rien oublié. Surtout pas l’absence de son frère à l’enterrement de Raphaëlle. Antoine et sa douleur ne méritaient pas qu’il traverse l’Atlantique ? Apparemment pas. Pire, Arnaud ne l’avait même pas appelé. C’est Simone qui avait relayé ses condoléances. Pour la forme. Depuis, ils s’étaient vus rapidement deux ou trois fois. Antoine l’avait ignoré pour ne pas aborder ce sujet qui restait en travers de son cœur.
– J’espère qu’il viendra nous voir à Annecy aussi, ajoute Mariette en guise de conclusion, avant d’enchaîner sur l’organisation des fêtes de Noël.
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* *
– Je n’en reviens pas qu’il rentre en France…
Ce disant, Antoine se glisse dans le lit, au côté de Rose qui lisait en l’attendant. Elle reste silencieuse, lui laissant le soin de poursuivre selon sa pensée.
– Ça doit faire douze ans qu’il est parti. New York, puis Montréal… et là, il revient. On ne sait même pas pourquoi.
– Il y a forcément une raison. Ta mère a fait allusion…
– Oui, et je suis curieux de la connaître. Mais je n’imagine que trop bien le cinéma qu’il va faire. « Mamie chérie, tu m’as manqué… » Tu verras ! Alors qu’il ne l’appelle presque jamais. Et qu’il n’est pas venu ici depuis des années !
– Il n’est pas rentré souvent. Et puis, par rapport à Hermance, rappelle-toi… Tu n’as pas été très présent non plus, à une époque, et pourtant tu as toujours vécu en France !
Antoine en convient. Rose sait le mettre face à ses propres contradictions. Toujours respectueusement, mais sans pincettes.
– Tu ne serais pas un peu jaloux… ? lui demande-t-elle avec douceur et un brin de taquinerie qui n’est pas dénué de sérieux.
– De ?
– Le fait que ton frère revienne, cela pourrait changer la donne familiale, remettre en question ta place de fils unique.
– Tu veux parler de toute la considération que mon père a pour moi ? demande-t-il avec un humour qui trahit une blessure.
Rose ne dit rien. Elle a son idée sur la question. Pour elle, si la complicité qui unissait les deux frères a laissé place à une lourde rivalité au fil des ans, Jacques est loin d’y être étranger. Peut-être le retour d’Arnaud va-t-il modifier cet état de fait ? Et si c’était en mieux ? Rose serait tentée de l’espérer, mais cela paraît tellement peu probable ou du moins inconcevable pour Antoine qu’elle préfère se taire pour le moment.
Elle passe sa main sur la joue d’Antoine et l’embrasse.
– Souris, lui ordonne-t-elle.
Il lui obéit sans même rechigner. Elle a tous les pouvoirs sur lui.
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