Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 12 sur 75

Pages du PDF

Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 12 – Fêter Noël

– 12 –

Fêter Noël

 

Quelques courtes et banales semaines ont passé, au rythme d’un quotidien bien huilé. La saison de ski a commencé. Antoine a ressorti sa combinaison rouge de moniteur ESF. Lou, avec l’école, a aussi entamé le cycle ski. Il lui tarde de dévaler les pistes avec son père, pendant ses jours de congé.

Cette fois, les fêtes de fin d’année frappent bel et bien à la porte. Comme souvent, et pour éviter à Hermance un trop long trajet, la famille d’Antoine les rejoindra au Grand-Bornand pour l’occasion. Puis le trio gagnera la Normandie pour fêter le passage à la nouvelle année.

Toute la famille d’Antoine sera là.

– Même tonton Arnaud ? a demandé Lou.

Antoine a été surpris de cette question où résonnait une note d’espoir.

– Oui, même tonton Arnaud, a confirmé Antoine.

La question ne s’était pas posée : à Noël, comme la tradition l’exige chez les Dussac ainsi que dans nombre de familles, tous les membres sont invités d’office.

– Chic ! Je l’aime bien, moi, tonton. Il est gentil. On a fait plein de jeux de société, quand il est venu. Il m’a même appris à jouer au tarot africain. Tu connais, papa ?

Antoine ne connaissait pas. Dans sa tête, il a trouvé drôle que son frère soit revenu d’Amérique avec un jeu qui s’appelait « tarot africain ». Ce qu’il a surtout noté, c’est qu’Arnaud avait une alliée de plus, et une alliée de poids. C’était tout lui. Il se débrouillait toujours pour que tout le monde l’adore. Évidemment, il ne comptait pas laisser son frère fêter Noël en solitaire, à Bordeaux… le seul moment où ils se sont parfois croisés, ces dernières années. Et puis, Rose lui avait parlé de « l’esprit de Noël », l’incitant à faire un pas vers son frère, et la paix, idéalement. Antoine n’a rien promis. Néanmoins, intérieurement, et depuis la venue d’Arnaud et son départ précipité, l’idée avait cheminé dans son esprit. Ils n’allaient pas rester comme ça, à s’ignorer… D’autant qu’il n’avait que lui, comme frère. Mais bon. Le côté « aimons-nous les uns les autres parce que c’est Noël » avait tendance à agacer Antoine. Son père serait là, lui aussi, et, Noël ou pas, les lignes ne bougeraient pas. Le mur serait toujours là. L’esprit de fête a ses limites.

*

* *

Simone, Jacques et Arnaud sont arrivés le 23 décembre au soir. Antoine a joué la carte de la bonne figure, promesse d’un accueil plus que courtois et d’une humeur presque joviale, annonciatrice d’une agréable soirée. Rose a apprécié son effort d’ouverture. Elle le lui a glissé, entre deux portes, pendant le dîner, l’a embrassé. Il a souri, de l’air de celui qui veut bien se laisser amadouer dans ces conditions. Il le lui a dit en l’enlaçant, elle a pouffé de rire. « Je t’aime, toi », a-t-il murmuré à son oreille. « Non, c’est moi », a-t-elle répondu. « Moi, plus que toi », a-t-il continué. Ils pourraient passer de longues minutes à jouer ainsi. Avec elle, il redevient parfois l’enfant qu’il n’était plus, à l’époque où lui, tout, était trop sérieux.

Le lendemain, alors que Simone, Hermance et Rose s’appliquaient à préparer un menu de réveillon de haute volée, qu’Antoine était sur les pistes avec ses petits élèves, les trois autres ont opté pour une journée sur les skis, au Chinaillon. Lou était ravie d’enchaîner les descentes avec son Papou et tonton Arnaud. Elle l’a d’ailleurs trouvé très drôle, de par son goût assez exclusif pour les pistes vertes. « Je ne suis pas très ski », s’est-il défendu. « Tu es quoi, alors ? », l’a taquiné Lou. Il a dit préférer les activités en intérieur, la lecture, les puzzles et les maquettes. Elle l’a trouvé encore plus drôle. Presque bizarre. Surtout pour un enfant de la montagne ! Lou découvrait comme les deux frères étaient différents malgré leur faible écart d’âge. La gaucherie d’Arnaud sur les skis souffrait tellement de la comparaison avec l’aisance professionnelle de son père ! Et s’il n’y avait que ça… Même physiquement, ils ne se ressemblaient pas. Hormis les yeux, bleus… quoique d’un bleu différent. Arnaud, le petit frère, mesurait presque un mètre quatre-vingt-dix, soit quelques centimètres de plus qu’Antoine. Il était mince, pour ne pas dire maigre, quand l’autre était plus carré. Arnaud était châtain clair, Antoine avait les cheveux très bruns. Leurs visages, surtout, différaient dans la forme autant que dans les expressions.

*

* *

Ils sont dix-sept autour de la table, pour le réveillon. Mariette, son mari Régis, leurs deux enfants et leurs quatre petits-enfants sont venus d’Annecy pour fêter Noël tous ensemble. Arnaud dénote, mais assume son pull de Noël dans la plus pure tradition anglo-saxonne, avec tête de renne et pompons sur fond rouge. « Tradition… Vous devriez vous y mettre ! » Hermance trouve l’idée géniale : l’année prochaine, chiche, tout le monde aura le sien. Jacques réprime difficilement une grimace et serait tenté de refuser de participer à cette parade ridicule. Cela se lit aisément sur son visage crispé. Les plus téméraires, ou les moins discrets, pouffent de l’imaginer vivre ce calvaire. Mais Lou explose de joie : « On pourrait même faire un concours du plus moche pull de Noël ! » L’idée fait rire et enthousiasme à la fois ; on vote « pour » à l’unanimité moins Jacques, opportunément parti se rafraîchir. Attention à qui voudrait contourner la loi de l’année prochaine… Le gage encouru sera dissuasif.

Il y a de l’animation, tout au long de la soirée. Lou fait sa folle avec ses cousins qui n’ont d’éloignés que le nom. Ils sont cinq, on dirait qu’ils sont vingt… Ils se voient une à deux fois l’an, ils ont entre deux et dix ans, et ne manquent pas d’occupations ou de bêtises à réaliser à chaque occasion.

L’excitation est à son comble au moment d’ouvrir les cadeaux. Il est tard – les plus courageux sont revenus de la messe de minuit, qui s’est avérée magnifique mais un peu longue. Le sapin, bien que de belle taille, semble disparaître sous l’amoncellement de cadeaux qu’ont disposés les adultes pendant qu’on couchait les deux plus jeunes. On les a réveillés en leur racontant que le Père Noël avait dû commencer sa tournée par Le Grand-Bornand et qu’il était passé très vite, vu l’ampleur de sa tâche. Les yeux bouffis de sommeil, mais la pupille éclatante, ils ont couru vers le sapin en poussant des cris stridents. C’était le signal pour lancer le grand déballage.

La bonne humeur règne. Les cris aussi, entre surprise et joie bruyantes. Après les enfants, c’est au tour des adultes. Arnaud ne s’est pas foulé : il a acheté pour les trois maisons trois jeux de toc identiques. « Un super jeu québécois ! », s’exclame-t-il, fier de son idée. Les autres le regardent, vaguement déçus par cet argument pas très vendeur. On dirait un jeu de petits chevaux… Ils ont passé l’âge, non ? « C’est bien plus que ça, vous verrez ! », affirme Arnaud. Pour le reste, les cadeaux sont dans la lignée habituelle, sans grande originalité : Jacques reçoit entre autres des marrons glacés et une nouvelle cravate, Hermance un livre de recettes et un tablier (comme si elle n’en avait pas déjà dix), Antoine un beau livre sur les plus hauts sommets du monde, Rose une carte cadeau pour une journée bien-être, Arnaud un guide de développement personnel par sa mère. (« J’ai échappé à Surmonter sa dépression et Comprendre les femmes, c’est déjà pas mal », dira-t-il à Rose avec humour le lendemain, une fois le message digéré…)

Finalement, la soirée s’est bien passée. Quoi qu’il lui en ait coûté, Antoine s’est parfaitement comporté avec son frère et son père. Jacques est resté fidèle à lui-même, l’attitude digne, le sérieux incarné, le sourire mesuré, sous les yeux consternés de Simone. Régis a cherché à faire rire, avec des blagues réchauffées et un résultat logiquement mitigé, ce dont il semble avoir pris l’habitude, mais qui ne l’empêche pas de recommencer à chaque événement, cherchant peut-être à rencontrer un jour le succès et à décrocher le statut unique de rigolo de la famille… Mariette a passé le repas à le tancer gentiment. Arnaud a semblé quitter son rôle de dépressif le temps d’amuser la galerie avec des anecdotes sorties de sa vie à Montréal. Son imitation réussie de l’accent québécois et sa maîtrise du vocabulaire ont remporté un franc succès… sous les yeux envieux d’un Régis visiblement démuni. Hermance, aux anges, n’arrêtait pas de répéter que c’était formidable que tout le monde soit là, en tapotant l’avant-bras de son petit-fils revenu d’Amérique. Durant ces quelques heures, on a réussi à oublier les petits conflits, les incompréhensions et rancœurs, pour ne garder que le positif et assurer la bonne humeur requise en ces périodes de fêtes. Au moment de se coucher, Lou ne peut d’ailleurs s’empêcher d’affirmer :

– Le chalet du bonheur porte vraiment bien son nom, hein, papa ?

Antoine approuve et sourit. Il lui est doux de constater que sa fille, comme les autres enfants, ne perçoit pas toutes les complexités de la vie des adultes. Laissons-les encore, pour aussi longtemps que possible, dans l’innocence bénie de l’enfance, se dit-il avec un brin de nostalgie.

OceanofPDF.com