Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 7 - Avoir huit ans
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Avoir huit ans
C’est samedi aujourd’hui, mais il n’est pas question pour Lou de s’adonner à une grasse matinée. Elle est bien trop excitée pour rester au lit quand la journée s’annonce divinement remplie et très prometteuse. Elle descend et retrouve Hermance dans la cuisine, déjà affublée de son tablier préféré (celui avec les fromages de Savoie dessus), les mains pétrissant une pâte à pain avec une vigueur étonnante pour son âge.
– Joyeux anniversaire, ma Lou chérie ! s’exclame Hermance en lui tendant les bras.
La petite s’approche avec méfiance. Elle n’a aucune envie de se retrouver avec des mains de farine dessinées sur sa chemise de nuit rose à pois rouges.
– Merci, Gramima, lui dit-elle en déposant un baiser appuyé sur sa joue ridée.
Lou part ensuite en quête d’un bol pour son chocolat chaud. Elle en prend un dans le placard, puis prépare sa boisson avec ce qui ressemble à un grand sérieux.
– Dis, Gramima, tu n’as pas oublié que je fête mon anniversaire avec mes copains, cet après-midi ?
– Bien sûr que non ! Je sais que je dois prévoir deux gâteaux… Tu m’as déjà passé commande, rappelle-toi. Ton père a fait les courses, hier. Je finis mon pain au fromage et je m’occupe de tes gâteaux. Tu as bien dormi, ma chérie ?
Lou répond positivement de la tête. Elle a déjà mordu dans une tartine et ne peut pas articuler. Elle s’installe avec son bol de lait chaud au bout de la table, paraît songeuse un instant et dit :
– Je vais écrire ma carte. Cette fois, je peux le faire toute seule. Je n’ai plus besoin de l’aide de Rose. Hein, Gramima ?
– Bien sûr, ma grande.
Hermance sourit avec un peu de tristesse. Cette carte, c’était une idée de Rose, sur un souhait de Lou, devenue un rituel le 7 septembre au matin.
Lou est remontée dans sa chambre. Sur son bureau attend une enveloppe. Dedans, une carte double, sur laquelle pose un chat. Lou aime beaucoup les chats. C’est elle qui l’a choisie, il y a quelques jours, avec Rose.
La petite s’installe à son bureau. Déchire une page d’un vieux cahier aux lignes presque effacées pour rédiger son brouillon. Elle ne veut pas se tromper. Au bout de longues minutes, elle a terminé. Elle se relit, sourit avec un petit voile devant les yeux et s’applique ensuite à recopier de sa plus belle écriture ce petit mot à sa maman disparue trop tôt.
Lou glisse la carte dans l’enveloppe, qu’elle referme sans la cacheter, puis se lève et se dirige vers sa commode pour la déposer là, devant un portrait en noir et blanc de Raphaëlle.
La petite fille connaît l’histoire de sa naissance comme l’histoire de cette photo. On ne lui a jamais caché la vérité. Lou sait depuis toujours que ce n’est pas Rose qui l’a mise au monde. Et même si elle ne connaît pas sa mère, même si elle n’a jamais vécu avec elle, elle a l’impression de la connaître un peu quand même, par les mots de ses proches, par l’existence qu’elle garde et que personne ne nie. Même si c’est plus difficile d’en parler avec mamie Tricot et papy Pêche, Raphaëlle n’a jamais été ni un tabou ni une déesse à laquelle vouer un culte. Elle est restée Raphaëlle, sa maman. Celle qui lui a donné la vie juste avant de perdre la sienne.
Si Lou n’éprouve logiquement aucune nostalgie, elle ressent la tristesse de ne pas avoir de mère, de se sentir différente des autres rien que pour cela, de n’avoir personne à appeler maman, d’ignorer ce qu’aurait été sa vie avec elle et son papa. Même si Rose est là, comme depuis toujours. Même si elle aime Rose. Même si Rose l’aime. Même s’ils sont heureux tous les trois.
Il lui manque sa vraie maman.
*
* *
L’après-midi a passé vite. Lou a fêté son anniversaire avec Alix, Côme, Isidore et Soraya. Ils ont joué dans le jardin, fait des jeux de société. Elle a soufflé ses bougies, ouvert ses cadeaux. Ils ont englouti le gâteau aux deux chocolats, celui que Lou adore, avec un nappage au chocolat blanc et plein de bonbons par-dessus. Ils ont bu du Coca. Il n’y en a jamais, à la maison, d’habitude. C’était la fête ! Les copains sont partis à 18 heures.
Le temps de débarrasser, de ranger la salle passablement dévastée et de dresser la table, il est déjà l’heure du dîner. Antoine et Rose sont rincés. Les enfants d’aujourd’hui sont tellement énergiques ! Étaient-ils comme cela, eux aussi, et ils l’auraient oublié ? Ou cette nouvelle génération est décidément sur le fil de l’hyperactivité ? L’agitation des cinq enfants leur avait presque donné le tournis… Et ils n’avaient pas été déçus d’en voir quatre repartir après le goûter.
Hermance a préparé un « menu royal » au sens de Lou, avec toasts au saumon fumé, poulet-frites et gâteau aux noisettes. La petite exulte, ne se lasse pas de revenir avec force détails sur son après-midi réussi, trépigne d’impatience dans l’attente de ses cadeaux qu’elle n’ouvrira pas avant d’avoir soufflé ses bougies.
Découvrant une paire de patins à glace flambant neufs et une encyclopédie sur la montagne, Lou rayonne. Elle a tellement hâte de retourner à la patinoire avec Rose ! Il est déjà tard. Elle s’empresse de terminer sa part de gâteau.
– On y va ?
Tous savent autour de la table qu’elle ne compte pas se rendre maintenant sur la glace. Antoine est le premier à approuver. Ils se lèvent et gagnent la terrasse devant le chalet dans le plus grand silence. « Ouf », a envie de dire Lou. Toute la journée, elle a scruté le ciel pour s’assurer qu’il ne se couvre pas. Avant le dîner aussi.
Les étoiles sont bien là. Tous les quatre lèvent les yeux vers le ciel clair. Quelque part, c’est sûr, brille celle de Raphaëlle.
Ma chère petite maman,
Je pense fort à toi. Aujourd’hui, j’ai huit ans. J’espère que tu es fière de moi et que tu es heureuse, là-haut. En bas, tout va bien.
Ce soir, je te chercherai parmi les étoiles.
Je t’aime.
Lou
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