Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 61 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 61 – Lui insuffler le désir

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Lui insuffler le désir

 

Au creux de l’hiver, Rose fatigue. Elle travaille encore, pour reculer le plus longtemps possible le moment où elle devra se mettre en congé. Alors, avant et après sa journée de travail, elle s’occupe du chalet, elle prend soin de son mari. Mais elle fatigue.

Elle met tout en œuvre pour n’en rien laisser paraître. Et jamais elle ne se plaint. Elle se force à tenir. Pour Antoine, pour Lou.

Sa mère, pas dupe, s’inquiète. « Tu ne tiendras pas longtemps à ce rythme. » Marie-Cécile, aussi : « Tu vas y laisser ta santé. Un seul, ça suffit… » Même Simone, sa belle-mère, consciente de tous les efforts de sa bru, ne réprime pas quelques conseils. Finalement, par le truchement de ces trois-là, et sans qu’Antoine et Rose s’en doutent, une solidarité familiale s’organise. Il n’est plus question de laisser Rose « tout gérer ». Elles mettent en place un planning via une application sur Internet, avec un appel aux proches : que ceux qui veulent donner de leur temps et aider le trio se fassent connaître ! Un roulement se met naturellement en place. Le double but : seconder Rose et offrir de la compagnie à Antoine dans la journée. Évidemment, il n’est pas question de les envahir et de ne plus les laisser en famille. On leur cédera les week-ends, avec Lou. Mais l’idée est bien celle-ci : que chaque semaine, ils aient une compagnie aidante… et un peu de vie. Il faut tenter de remettre de la joie et de l’activité dans le chalet qui s’est endormi depuis les fêtes. C’est fini, le temps où le couple vivait replié sur lui-même. En outre, Rose n’est pas la seule à vouloir profiter de la présence d’Antoine le temps qu’il lui reste.

Alors, dès le début du mois de février, c’est une succession de membres de la famille et d’amis qui prend place dans le chalet : parents d’Antoine, parents de Rose, Marie-Cécile, Fanny, Cédric et Mélanie, Arnaud et Géraldine… Jamais plus de deux personnes, pour ne pas fatiguer Antoine et produire un effet contraire à ce qui est escompté.

Passé l’étonnement (et la suspicion d’Antoine), les Dussac s’habituent vite à cette présence supplémentaire. Rose parvient à souffler, à se reposer un peu, à profiter des soirées, à s’occuper plus de son mari que de la cuisine…

Antoine retrouve le sourire malgré lui. Comme il est bon d’être bien entouré ! Son père est aussi maladroit avec lui, voire plus, mais il est là. Cela n’aurait pas été le cas, à une autre époque. Parfois, il se demande s’il est venu de son plein gré ou forcé par Simone… Mais peu lui importe la raison. L’essentiel, c’est qu’il soit présent. Alors qu’il a été absent presque toute sa vie. Peut-être qu’après tout, il n’est jamais trop tard…

*

* *

– Tu sais, mon amour, ce n’est pas parce que tu es en fauteuil que tu ne peux plus rien faire, a dit Rose, un soir de janvier, en se glissant dans le lit au côté d’Antoine après l’avoir couché.

Il l’a regardée avec étonnement.

– On dit toujours aux cavaliers qu’il faut remonter en selle quand ils sont tombés. Le plus tôt possible, dès après la chute.

– Euh… oui. Je ne vois pas trop où tu veux en venir. C’est une métaphore ? En même temps, depuis que je suis dans mon fauteuil, je ne tombe plus…

– Certes, mais tu ne fais presque plus rien non plus. Alors qu’il y a des tas de possibilités d’activité pour les personnes à mobilité réduite. Tu te comportes comme si ta vie était foutue, que tu étais voué à rester enfermé ici, alors que c’est faux.

– Ah bon, ma vie n’est pas foutue ? Tu as vu dans quel état je suis ?

Rose a fait non de la tête. Antoine s’obstinait à ne voir que le verre bientôt vide.

– Qu’est-ce qui te manque, dans tes activités d’avant ?

– Tu le sais bien, voyons, Rose. Le ski, la randonnée, être dans la montagne…

– Eh bien, justement, le handiski, ça existe ! Je me suis renseignée… Il suffit d’avoir le matériel adéquat. Il y a des équipements très sophistiqués. Accompagné, tu pourrais de nouveau aller sur les pistes !

Antoine a écouté son enthousiasme. Elle avait les pupilles brillantes. Un ton de passion dans la voix. Quand elle est comme ça, elle lui rappelle les premiers temps où il la côtoyait. Elle avait le don de le secouer avec douceur, de lui faire entrevoir ce que ses yeux ne voulaient pas percevoir, par fatalisme ou blasitude. Quand elle était comme ça, elle retrouvait son côté fée… Quand elle était comme ça, il savait encore plus pourquoi il l’aimait et l’avait épousée.

– Mouais… admettons. À voir. Mais, pour la rando, tu peux oublier. À moins d’être porté, c’est impossible.

– De toute façon, on est en hiver. On va se concentrer sur le ski. Je veux te voir dévaler des pistes, mon chéri !

Il a éclaté de rire. Elle a encore réussi à le convaincre. Elle est venue se lover contre lui. Lui-même ne peut plus prendre ce genre d’initiative, étant donné qu’il peine à se mouvoir dans le lit. Il lui a caressé le dos. Dans son esprit, il a mal de se dire qu’un jour, il ne pourra même plus effectuer ce petit geste. Parfois, la douleur morale dépasse la douleur physique.

– Et si tu devais faire une grande randonnée, un jour, en étant porté, ce serait laquelle ?

Antoine n’a pas réfléchi longtemps :

– Bizarrement, je n’ai jamais fait le TMB. Si j’ai un grand regret, en dehors du fait que je n’ai jamais réalisé de trek à l’étranger, c’est celui-ci. Randonner au Népal ou dans la Cordillère, c’était du domaine des rêves. Faire le tour du Mont-Blanc, c’était accessible et, pour être honnête, je l’avais mis au programme de l’été dernier, sauf que… enfin, tu vois : la maladie m’a coupé dans mon élan.

Il s’est arrêté de parler, parce qu’il était d’un coup tenté de se lamenter sur son sort. Comme Rose n’aime pas trop ça, il a discouru en silence, sur le mode « la maladie me prendra tout, elle m’a volé mes projets et mes rêves, elle aura ma peau et jusqu’à mon souffle ».

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