Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 25 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 25 – Oser demander

– 25 –

Oser demander

 

Rose a prévu de cuisiner Hermance. L’envie de savoir si son intuition est fondée est devenue intenable. Sa curiosité a besoin d’être satisfaite. Cela fait plusieurs jours, cependant, qu’elle attend le bon moment. Il faut trouver le moment où il n’y aura ni Lou ni Antoine dans les parages, où elles auront du temps devant elles et surtout des circonstances propices aux confidences. Pour cela, Rose doit sentir qu’Hermance est dans de bonnes dispositions, encline à parler. Enfin, Rose devra trouver l’entrée en matière… subtile ou directe ? Elle l’ignore encore, tournant et retournant dans sa tête ce qui pourrait être le début de cette fameuse conversation.

Un après-midi, alors que Lou est à l’école et Antoine à l’extérieur, Rose se lance. Elle demande à Hermance si elle a un vieil album photo, où elle pourrait la voir, petite, et plus grande. (L’album photo, en voilà une belle entrée en matière.)

– Vieux comme moi, donc, tu veux dire ? demande la grand-mère d’Antoine en se levant.

Hermance revient et place l’album devant Rose, avant de s’installer auprès d’elle pour lui commenter les clichés.

L’histoire commence en noir et blanc. On y voit la petite Hermance en costume de baptême, puis à quatre ans, joufflue, entourée de ses grands frères et grandes sœurs, puis en communiante, puis en costume savoyard, avec la coiffe traditionnelle. On la voit grandir et devenir une femme. Une femme qui travaille à la ferme et sur les marchés, à confectionner ou vendre les reblochons. Une femme qui skie. Une femme qui rit. Une femme qui pose à côté d’un jeune homme et de son père, dans une scierie (« C’est Pierre »). Une femme qui se marie… La grande photo de mariage… Une femme qui vit.

Rose ne sait comment interrompre Hermance, comment oser lui poser la question qui lui brûle les lèvres depuis trois bonnes semaines. Et puis, sans prévenir, celle-ci arrive et la surprend elle-même :

– Dites, Hermance… Est-ce que Pierre a été le seul amour de votre vie ?

Hermance quitte l’album des yeux pour les poser sur ceux de Rose. Un instant, elle semble hésiter sur la réponse à donner. Ses pupilles brillent. Est-ce pour l’audace de Rose ou un indice ?

– Non, finit-elle par répondre simplement.

Un long silence s’affale sur elles. Hermance est projetée dans ses souvenirs. Rose attend, sans savoir si la conversation ira plus loin.

– Il s’appelait Serge.

Le point fermé de la phrase pourrait être le point final de leur échange. Hermance donne l’impression de ne pas vouloir en dire plus. À moins qu’elle ne prenne son temps, consciente qu’elle ne pourra plus reculer.

– Il était charpentier. Il était beau.

Deux éléments. Une nouvelle fois, la vieille dame ménage une pause, semble chercher ses mots ou errer dans ses souvenirs.

– La première fois que je l’ai vu, c’était lors d’un bal musette, à La Clusaz. C’était en 59. Pierre était en Algérie.

À présent, les informations fusent, et Rose craint d’en laisser échapper certaines. Elle veut tout savoir et tout comprendre. Elle veut découvrir qui est la vraie Hermance, la femme qu’elle était, celle qu’elle devine déjà amoureuse transie.

– J’étais avec une amie et son mari. Josette et Marcel. J’ai senti des regards sur moi et mes yeux ont croisé les siens. J’ai revu ça, une fois, dans un film… C’était affreusement troublant. J’ai encore des frissons quand j’y repense. À un moment de la soirée, il est venu vers moi et m’a demandé si je voulais bien danser. C’était une valse. J’ai accepté. Je me sentais protégée par la présence de Josette et de Marcel, et par les gens du coin. Ce n’était pas mal… Et puis c’était tout. Ça s’est arrêté là. Je lui ai dit que j’étais mariée. Il m’a dit : « Je sais. » Il avait dû voir mon alliance. Il était très gentleman. Il l’a toujours été…

– Parce que vous l’avez revu ?

– Oui… Plusieurs fois. Pendant plus de quarante ans. Il ne s’est rien passé, si tu veux tout savoir. Enfin, « rien »… Nous nous sommes revus, le plus souvent par hasard (il était du coin, et il est devenu client de la scierie). Il n’y a rien eu d’autre que des regards. Les mots doux, nous les gardions pour l’écrit. Nous nous sommes échangé des lettres pendant presque quarante ans aussi. De vraies lettres d’amour, pour une histoire qui est restée platonique. Mais ça a été une vraie histoire d’amour. La plus belle de ma vie.

Hermance dit cela sans culpabilité.

– Tu sais, c’est Serge qui m’a aidée à tenir… paradoxalement. C’est grâce à lui que j’ai réussi à supporter la vie au côté de Pierre. Quand il est revenu d’Algérie, quand il me parlait mal, quand il me voulait à sa disposition, je pensais à Serge, à notre amour, et à tout le bonheur que je ressentais dans mon cœur et que je savais dans le sien. Sans lui, je me serais asséchée sur pied. J’aurais été vraiment malheureuse et j’aurais fini aigrie…

– Mais Serge, il ne s’est pas marié ?

– Non. Il est resté seul toute sa vie.

Rose n’ose pas poser la question qui lui vient, mais Hermance la devine :

– Il n’est plus de ce monde. Il est parti en 2005…

Parti… Hermance a le goût des anciens pour les expressions moins abruptes que la vérité. Rose a mille questions à poser.

– Mais pourquoi vous n’avez pas divorcé ? Pour vivre votre histoire d’amour…

– Ici ? Impossible. Cela ne se faisait pas, à notre époque. C’était une honte. Je n’aurais jamais pu imposer cela à Pierre, ou même aux enfants. J’ai vécu mon amour en cachette. L’honneur était sauf.

– Mais lui, pourquoi ne s’est-il pas marié ?

– Il m’attendait. Malgré tout, il m’a attendue.

Rose tente d’imaginer la vie de Serge… Triste vie d’attente. Une vie sacrifiée ?

– Mais Pierre est décédé avant lui. Pourquoi ne l’avez-vous pas retrouvé à ce moment-là ? demande-t-elle tout à coup.

– Grande question… Peut-être parce que c’était trop tard. Parce que je ne me voyais pas mentir à mes enfants, faire comme si je venais de le rencontrer. Ils n’y auraient pas cru. Notre amour était trop immense. Parfois, je m’en veux. Souvent, je regrette. J’aurais pu l’accompagner vraiment durant la fin de sa vie. J’aurais dû, sans doute… En tout cas, je l’ai accompagné dans sa dernière demeure. Et tu sais quoi ? Je sais que je vais le retrouver bientôt.

Hermance pose la main sur son cœur avec un sourire serein. Dans ses yeux brille la nostalgie où se mêlent bonheur et mélancolie.

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