Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 42 – Faire semblant
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Faire semblant
Noël arrive, avec ses promesses de retrouvailles, de joies, de cadeaux, de gourmandises. Mais Rose et Antoine n’ont pas vraiment l’esprit à la fête. Surtout, il va falloir faire preuve de grand talent pour continuer de cacher à tous ce qui se trame en coulisses derrière leurs sourires et leurs mines faussement sereines. C’est du théâtre. C’est épuisant.
La propriété des parents d’Antoine, près de Bordeaux, est la scène d’une représentation qui va durer deux jours entiers. Au moment d’y monter, ils ont dans la gorge et le ventre une forme de trac. Faire semblant, oui, jouer… Tout cela n’est qu’un jeu. Ils aimeraient tant que ce ne soit que cela. Ou un rêve qui peut à tout instant basculer en cauchemar.
Ils retrouvent Mariette et Régis, leurs enfants et petits-enfants, et Arnaud. Toujours seul, sans enfant, mais visiblement bien dans son corps, sa vie, sa tête. Il a rencontré quelqu’un, leur apprendra-t-il à table, une certaine Géraldine. Mais c’est encore un peu trop tôt pour la leur présenter. Tout le monde applaudira. Surtout Simone et sauf Jacques. Les histoires d’amour, c’est beaucoup trop sentimental pour lui. Il trouvera ridicule la larme qui accourt aux yeux de sa femme. Évidemment, elle ne manquera pas de l’interroger. Que fait-elle dans la vie ? Quel âge a-t-elle ? A-t-elle des enfants ? Est-elle divorcée ? « Arrête donc, avec tes questions… », assènera sèchement Jacques. Depuis qu’il a (enfin !) pris sa retraite et qu’il passe presque tout son temps chez lui, il a, malgré lui, de plus en plus de mal à supporter sa femme. Il profitait mieux de la vie quand il travaillait, qu’il enchaînait les repas d’affaires dans de divins restaurants. Ils y vont, tous les deux, de temps en temps. Mais ils sont comme ces couples dont on se demande ce qu’ils font ici, qui mangent en silence et échangent trois mots pendant le repas. Finalement, Simone préférait le temps où il travaillait. Au moins, il avait quelque chose à raconter. Heureusement, il leur reste les voyages…
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Ils rentrent au chalet, soulagés mais fatigués. Noël s’est plutôt bien passé. Leur pièce en forme de prestidigitation a été réussie. Les spectateurs n’y ont vu que du feu.
Cette année, ils n’iront pas en Normandie pour le passage à la nouvelle année. Ils ont prétexté une impossibilité pour Antoine de prendre des jours de congé… Il a des cours à assurer, même le 1er janvier au matin. Lou est déçue. Fêter la Saint-Sylvestre seulement tous les trois ? En réalité, non : Rose et Antoine ont prévu d’inviter quelques amis du Grand-Bornand (il y aura Cyrielle et Maya, et deux collègues de l’ESF), et surtout elle a invité sa marraine à venir passer une semaine entière avec eux. Rose a besoin d’elle et Marie-Cécile a répondu présente, fidèle à sa promesse. Elle est la seule personne « au courant ». Rose s’en était ouverte à Antoine, qui avait compris. Lui-même, parfois, voudrait bien en parler un peu… mais à qui ? À Cédric ? À son frère ? Pour l’instant, il ne se confie qu’à Rose, pour lui dire, avec ou sans mots, ce qu’elle sait déjà. Il verra, après le diagnostic… En attendant, il attend.
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Marie-Cécile est venue passer plusieurs jours au chalet. Elle est autant aux petits soins pour Antoine que pour Rose, avec qui elle s’isole parfois pour discuter. Rose lui a expliqué où ils en étaient, et cet état permanent d’attente inconfortable, ankylosant. Elles se rappellent toutes les deux les mois de la maladie de Rose. Le diagnostic avait été rapide, la mise en chambre stérile aussi, le début du traitement par chimiothérapie également. Le mal était identifié. Et curable… avec de la chance. Antoine est atteint d’un mal anonyme, malade d’une maladie sans nom. Dans les esprits, la crainte sournoise d’un diagnostic couperet. D’autant que, avec les semaines qui défilent, ne perd-on pas un temps précieux ? Pendant cette attente, la maladie n’attend pas, elle : elle creuse son sillon et fait son nid bien tranquillement sans rien ni personne pour l’arrêter.
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Et pendant que les adultes restent confinés dans leurs pensées obsédantes, Lou vit sa vie d’ado… Elle est de moins en moins facile, peut-être pour qu’on s’intéresse un peu plus à elle ? Ce n’est pas que son père soit devenu indifférent à son bien-être, à son bonheur, à ses notes… mais elle voit bien qu’il est préoccupé. Ses jours de repos sont devenus de vrais jours de repos. Ils n’ont plus le temps de partager des marches ou de skier ensemble. Lou a le sentiment que son père s’éloigne. C’est peut-être ça, grandir ? Faire un peu sa vie, à côté de ses parents, puis de plus en plus à distance. Antoine et Rose sont objectivement moins attentifs à elle, depuis qu’elle est au lycée. Parce qu’ils considèrent qu’elle est assez grande pour se gérer ? Parce qu’ils se sont habitués à son absence du chalet et à vivre sans elle ?
Au fond de Lou s’immisce quelque chose qu’elle n’a ressenti qu’à deux reprises (la dernière fois, au décès d’Hermance) : un soupçon de colère. Un peu diffus, pas vraiment conscient. Mais elle sent bien que quelque chose ne tourne pas rond…
Aujourd’hui, c’est dimanche. Demain matin, Rose emmènera la jeune fille à Annecy, pour la rentrée de janvier et une nouvelle semaine à l’internat. Lou prépare sa valise avec mauvaise humeur. Rose est sur son dos, répétant un peu trop souvent « As-tu bien pensé à… ? » Comme si elle n’avait pas l’habitude, comme si c’était une gamine… Et il est où, son père ? Rose lui dit qu’il se repose.
– Il se repose tout le temps, constate Lou avec un haussement d’épaules.
– Lou, ce n’est pas très gentil de dire ça, ma chérie…
– Arrête de m’appeler « ma chérie ». J’en ai marre, je ne suis plus une gamine, merde alors ! C’est comme ton aide, là, pour ma valise. Comme si j’en avais besoin ! Je sais me débrouiller toute seule ! Et heureusement, d’ailleurs, parce que vous avez presque oublié que j’étais là, pour ces vacances ! Tu parles d’une famille… La vérité, c’est qu’on ne ressemble même plus à une famille !
Rose l’écoute, bouche bée.
– En même temps, logique, puisque t’es pas ma mère, ajoute Lou en forme de coup de grâce.
C’est une épée qui s’enfonce dans le cœur de Rose. Jamais elle n’avait entendu ces mots de la bouche de Lou. Au contraire.
Rose est incapable de parler. Sort de la chambre, pour entrer aussitôt dans la sienne… et y pleurer.
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