Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 71 – Passer de l’autre côté
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Passer de l’autre côté
Ils sont partis au petit matin. Pour une longue route. Rose a eu du mal à conduire seule sur un si long trajet, et ballottée dans un flot ininterrompu de pensées contradictoires qui ne lui laissent aucun répit. L’angoisse et le désarroi le disputent à l’acceptation et à une grave sérénité, les certitudes au doute… Elle a beau se répéter que c’est le bon choix, elle se demande quel sens cela a de devoir quitter le pays pour avoir le droit de mourir dignement. De faire tous ces kilomètres… Elle aurait aimé qu’Antoine meure chez eux. Ou tout près.
Ils ont parlé pendant le trajet. De tout, de rien. De choses sans importance. La majeure partie du temps, Lou a gardé son casque sur les oreilles. Elle n’arrive pas à faire semblant, à vivre ce trajet comme n’importe quel autre. Ils se dirigent vers la mort choisie de son père. Elle comprend, elle a accepté sa décision, mais elle ne peut pas feindre la sagesse, encore moins la légèreté. Elle pense à Hugo qui pense à eux… Quand elles reviendront, il sera là. Elle pourra alors pleurer toutes les larmes de son corps dans ses bras.
Ils se sont garés devant l’hôtel, ont fait sortir Antoine. Se sont installés dans leur chambre, après avoir répondu « non » à la réceptionniste tout sourires qui a pris un air trop aimable pour leur demander s’ils étaient là « pour découvrir la région ». Lou a eu envie de lui faire ravaler son onctuosité commerciale en lui rétorquant un « pour mourir », mais elle n’a rien dit. Elle sent monter de plus en plus en elle la nervosité et le trac. La peur. Du moment. De l’après. Des regrets. Mais elle est comme Rose : elle doit tout mettre en œuvre pour ne pas gâcher leurs derniers moments. Elle voulait être là. Sans doute ne pensait-elle pas que ce serait aussi difficile. Profiter jusqu’au bout, s’étaient-ils promis, mais comment profiter quand on sait ce qui va arriver ?
Ils sont allés au restaurant. Près de l’hôtel, face à la mer. Ils ont commandé un énorme plateau de fruits de mer et bu du sauvignon. Ils ont parlé de tout, et de l’avenir, surtout. Antoine a fait promettre à Lou d’être la meilleure fille possible avec Rose. Il leur a redit, à toutes les deux, que toute la famille serait là pour les entourer. Surtout Arnaud, qui s’est engagé à veiller sur elles. Avec Géraldine, ils veulent s’installer non loin du chalet. Il faut simplement qu’elle trouve un travail en Haute-Savoie, mais cela ne devrait pas être trop difficile. À quelques heures de laisser les deux êtres qui l’aiment plus que tout, Antoine n’a pas peur, il veut les rassurer, les apaiser, il est triste non de partir mais de leur infliger un nouveau chagrin. Un chagrin dont il est la cause et dont il ne pourra pas les consoler.
Pendant tout le repas, Rose a regardé son mari en se disant : « Regarde-le, regarde-le… bientôt il ne sera plus. » Et elle qui ne pouvait rien avaler le dévorait des yeux en essayant de graver chaque seconde de ce dîner dans sa mémoire.
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Ils ont passé la matinée du lendemain à paresser au lit, à prendre le temps, à se promener. Une matinée détente semblable à tant d’autres… Ils ont repris la route en début d’après-midi pour rejoindre Bruxelles et la clinique. Rejoindre la dernière chambre d’Antoine.
« Ça va aller », n’arrêtait-il pas de répéter à Rose et Lou, qu’il sentait sur le point de perdre pied.
À mesure que le temps restant s’amenuisait, leur cœur, leur amour, leurs sentiments, leur angoisse les dépassaient. Trop d’émotions, beaucoup trop… Ce n’était pas humain, de vivre ça. Comment Antoine pouvait-il attendre d’elles qu’ils fassent la fête ce soir ?! Alors qu’elles n’avaient au fond qu’une seule envie : qu’il renonce lui-même à son projet funeste. Pour grappiller encore du temps. Ce temps derrière lequel tout le monde court frénétiquement. Ce temps si précieux qu’il vaut tout l’or du monde.
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