Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 54 – Grandir vite
– 54 –
Grandir vite
Après cette conversation avec Rose, Lou va voir son père dans le bureau, aux prises avec un problème informatique. Elle lui dit, derrière lui, en guise d’entrée en matière :
– Je sais tout, papa.
Elle n’a pas besoin d’en dire plus. Il comprend le sous-texte. Antoine s’immobilise, puis se lève. Il la prend dans ses bras. Elle se met à pleurer. Il la serre fort et ses larmes coulent aussi. Il n’a pas envie de la perdre. Il ne la verra pas finir de grandir. Il ne connaîtra peut-être pas son métier. Il ne rencontrera ni son mari ni les enfants qu’elle aura sans doute. Sachant qu’il quittera ce monde un jour pas si lointain, il a déjà le sentiment qu’elle lui échappe. Alors que c’est lui qui va partir. Il y a tant de choses qu’ils ne partageront pas, qu’ils ne vivront pas ensemble. Lou pense certainement aux mêmes choses.
Ils restent ainsi, dans les bras l’un de l’autre. Longtemps. Dans un silence plein de ce qu’ils n’osent pas se dire.
La colère qui habitait Lou depuis Pâques se pulvérise d’elle-même. S’effondre en silence. Avoir mis des mots, s’entendre confirmer la terrible réalité, a paradoxalement des vertus apaisantes. À présent, Lou se sent sur un pied d’égalité avec Antoine et Rose. Ils seront dorénavant trois à vivre le quotidien avec la maladie, à partager les bons comme les mauvais moments, à lutter, tout cela en pleine conscience. Avec la gravité du plomb toujours à l’esprit, mais en tentant d’y loger des bulles d’air frais. Comme le ferait un alchimiste : donner au minerai la légèreté d’une pierre volcanique. Oui, à ce stade, il n’y a qu’un but : alléger, pour ne pas sombrer.
Rose l’a dit à Lou : il faut croire encore au bonheur. Elle a toujours eu le don pour apporter de la joie à partir de presque rien. Un joli paysage, une belle lumière, le parfum d’une pivoine, le goût du chocolat noir attrapé avec la langue sur le fouet à pâtisserie, un bon repas, un fou rire qui tire les larmes, respirer à pleins poumons, danser, jouer… Tout cela est encore à la portée d’Antoine. Ce sont ces petites doses de bonheur à pratiquer au quotidien. C’est à cela qu’il faut s’accrocher.
À présent, donc, elles sont deux à vouloir gâter Antoine. Elles se sont donné la mission tacite de faire de sa fin de vie la meilleure et la plus belle qu’il puisse avoir.
*
* *
Lou veut rester auprès de son père. Au point d’annuler son séjour à Reims. Au point d’envisager de renoncer à son trek. Antoine s’est montré ferme : elle ira dans les Pyrénées. Ça lui fera du bien. Et elle aura plein de choses à lui raconter, de photos à lui montrer. Elle a rétorqué : « Il y a les mêmes sur Internet. » Il a répondu : « Je veux voir ce que toi, tu auras vu, de tes yeux vu. » Entre les images du Net et la réalité, il y a un monde en forme d’abîme qui s’appelle « l’expérience », personnelle et intérieure. On ne voyage pas virtuellement… On ne vit pas non plus la même maladie que celle dont on a aperçu des bribes sur le Web. Tout est question de vécu et d’intériorité. Lou doit se rendre dans les Pyrénées. Ne serait-ce que pour elle, pour se ressourcer. Elle en a besoin. Antoine y veillera.
Lorsque Lou quitte le chalet pour son séjour pyrénéen, elle n’est déjà plus la même Lou que celle qui était rentrée du lycée, à la fin de son année scolaire. En cinq semaines, elle a pris trois ans de maturité, semble-t-il. Finies, les portes qui claquent et les réponses qui flirtent avec l’insolence, finis, les changements d’humeur et les mots qui blessent. Depuis que le trio s’est recomposé autour du destin d’Antoine, Lou a beaucoup changé. Dans ses yeux, une gravité qui n’appartient pas à son âge s’est infiltrée. Elle a grandi d’un coup. Elle a définitivement quitté l’enfance. La lucidité lui a ôté toute son insouciance. Elle réfléchit beaucoup, à la vie, à la mort. Elle s’interroge. Alors elle lit des ouvrages philosophiques parfois obtus, à la recherche de réponses. À la recherche de sens ou d’une explication qu’elle n’a pas trouvée avec Dieu… Elle s’est juré de ne jamais être baptisée. Pourquoi irait-elle vers « Lui » alors qu’il la malmène ? Simone lui parle souvent au téléphone d’une épreuve que le ciel leur envoie. Elle ne se départ pas de sa foi, elle. Peut-être par éducation, peut-être par habitude. Peut-être par nécessité de se trouver une bouée de sauvetage. Comme si ses prières pouvaient adoucir la peine ou, mieux, produire un miracle. Lou s’est résignée. Elle n’attend aucun miracle autre que celui des médecins – sans conviction aucune, étant donné la difficulté des recherches et le peu de temps dont Antoine dispose. C’est pour cette raison que Lou veut rester auprès de son père le plus souvent et le mieux possible.
Si elle consent à se rendre dans les Pyrénées, c’est pour deux raisons : parce que son père le veut, et parce qu’elle va revoir Hugo. Pour le reste, les sommets, les lacs, les cascades, elle a toute sa vie pour les connaître.
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