Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 72 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 72 – Laisser partir

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Laisser partir

 

Ils sont tous les trois dans cette chambre de la clinique. Il n’y a plus de mer, de plage, de restaurant, de touristes. Dehors, c’est la ville, les immeubles, le béton et la circulation. « Drôle d’endroit pour mourir », se dit Lou. Les mines sont graves, les corps empruntés dans ce décor à la neutralité froide. La chambre ressemble à toutes les chambres d’hôpital. Murs bleus, draps blancs. Une télé. Des spots à la lumière blafarde.

Nonobstant ce décor, Antoine veut absolument revoir sur le visage de sa femme et de sa fille un peu de la joie d’antan. « Je veux emporter vos sourires avec moi », leur enjoint-il avant de demander qu’on ouvre la bouteille de champagne. Rose n’a jamais su très bien s’y prendre, elle se débrouillait toujours pour qu’Antoine s’en charge, avant. Elle se crispe sur le bouchon, gonfle les joues, grimace sous l’effet de l’effort, ce qui a le mérite de faire éclater de rire Lou. D’un rire franc qui les surprend tous les deux et les contamine. Qu’est-ce que ça fait du bien de rire ainsi, même si ça ne permet pas d’ouvrir la bouteille ! Lou s’y essaie à son tour, imite Rose, avec la même inefficacité… et les mêmes rires. Le trio doit se rendre à l’évidence : il ne leur reste plus qu’à trouver un membre du personnel pour résoudre leur problème.

Quelques minutes plus tard, ils sirotent le champagne dans les flûtes d’Hermance, en mangeant des fraises et du chocolat. Ils n’ont pas vraiment porté un toast. Ils ont dit : « À nous ! » Rose a dit, les larmes aux yeux : « À toi… » Et il a rétorqué : « À vous, surtout. »

C’est leur dernier soir. Ils ne savent pas bien si c’est l’heure du dernier discours officiel, ou si ce sera mieux demain, juste avant. De toute façon, ils se sont déjà tout dit… Que pourraient-ils ajouter qui ne soit pas une répétition ou qui ne soit pas dérisoire au regard de ce qui les attend ?

Ils s’endorment sur le tard, tous les trois serrés dans le lit deux places, Antoine, les bras en croix, accueille la tête de ses deux aimées. Il ne dormira pas vraiment… Dans quelques heures, il aura toute la mort pour ça. Alors, il lutte pour garder les yeux ouverts, écouter la respiration de Rose et de Lou, les expressions de leur sommeil agité. Il n’a tellement pas envie de les quitter… Et dans le noir de la chambre, sûr qu’elles ne peuvent pas les voir, il se laisse enfin aller aux larmes.

*

* *

Le médecin est là. Le trio a disposé de quelques petites heures pour partager, encore un peu, gestes tendres et mots d’amour dont ils voudraient faire d’impossibles réserves. Tous les trois. Deux à deux, aussi, selon le souhait d’Antoine de passer encore quelques minutes seul à seule avec chacune.

Dire à Lou tout le bien qu’il pense d’elle, toute la fierté qu’il éprouve, toute la confiance qu’il a en son avenir. Lui dire aussi qu’il espère qu’Hugo continuera à la rendre heureuse, et qu’elle aura un jour des enfants… Qu’elle doit suivre son intuition et faire ses choix librement. Qu’il ne la perd pas de vue, de toute façon…

Dire à Rose qu’il l’aime plus que tout et pour toujours. Qu’il lui doit les presque dix-huit plus belles années de sa vie. Qu’elle est extraordinaire… Qu’elle ne doit pas être malheureuse. Qu’il n’est pas malheureux… au contraire. Qu’il est soulagé, qu’il part serein, qu’il a hâte de ne plus souffrir. Qu’il l’aime jusqu’aux étoiles…

Et lui offrir un fin bracelet de cuir bleu.

*

* *

Le médecin est là, donc.

Comme prévu, il installe la perfusion. Ils sont quatre. Dont un homme, allongé, qui dénote dans son costume de marié. Dans tous les regards, la même gravité. Dans celui d’Antoine s’ajoute une détermination sereine. Il est prêt.

Il tient la main de Rose et de Lou dans chacune des siennes. Elles s’agrippent à lui, le visage ravagé, crispé, à l’image de leurs esprits qui se refusent à lâcher Antoine… même s’il le faut.

Le médecin attend patiemment leur accord. Sont-elles prêtes ? Elles acquiescent, les larmes aux yeux. Comment pourraient-elles l’être ? Alors il pose la question habituelle : « Monsieur Dussac, souhaitez-vous toujours bénéficier de l’aide à mourir ou avez-vous changé d’avis ? » Antoine s’embrouille… Oui, non. Oui, il est toujours et plus que jamais d’accord ; non, il n’a pas changé d’avis. Rose bloque sa respiration, sous le coup de cette phrase. Qu’espérait-elle ? Qu’il changerait d’avis ? Depuis qu’il a pris sa décision, sa détermination n’a jamais marqué le moindre fléchissement, elle n’a même eu de cesse de s’affirmer.

Le médecin va donc procéder à la piqûre et à l’injection du produit létal. C’est comme une anesthésie profonde, comme s’il allait simplement passer au bloc opératoire. Sauf qu’il ne se réveillera pas.

Lou ne peut s’empêcher de penser à Maxou. Quand son père lui avait annoncé son intention d’être euthanasié, sa première image avait été celle du chat d’Hermance, à la clinique vétérinaire, où elle avait beaucoup pleuré. Et c’est si étrange, inconcevable de se trouver là, dans cette scène surréaliste, avec son père allongé et perfusé… et devoir lui dire au revoir ici et maintenant. « Papa, je t’aime », s’écrie-t-elle d’une voix qui s’étrangle. « Je t’aime aussi, ma puce, je t’aime très fort et pour toujours. Et je serai toujours là. Tu sais où regarder, hein ? » Lou s’essuie les yeux… parce que les larmes lui brouillent la vue. Et puis elle aurait voulu lui donner une autre dernière image d’elle. Mais c’est trop.

Antoine se tourne vers Rose, qui tente un sourire malgré sa bouche qui voudrait plutôt se tordre de chagrin. Sa gorge est nouée, alors que le médecin pique le bras d’Antoine. « Va, mon amour », souffle-t-elle en retenant ses larmes le temps que le produit agisse.

Antoine sombre aussi vite dans un sommeil infini. Après quelques secondes en apnée, Rose et Lou s’effondrent sur le corps sans vie de leur mari et père.

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