Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 28 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 28 – Lui dire adieu

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Lui dire adieu

 

Ils sont tous là. La famille, les amis, les connaissances, les anonymes. Ceux qui l’ont côtoyée, ceux qui ont travaillé avec elle, ceux qui ont connu son mari, ceux qui lui achetaient son fromage… et tous les autres. Tous.

Le prêtre rend hommage à l’une de ses ouailles les plus assidues. Hermance ne manquait jamais la messe du dimanche. Elle priait tous les jours, chez elle, avec son chapelet.

Dans l’église, les discours se succèdent, au pupitre. Mariette et Jacques rendent hommage à leur mère. Antoine a tenu à être le porte-parole des petits-enfants. Il égrène ses mots avec des trémolos dans sa voix qui chevrote. Mais il tient bon. Il veut que tous sachent ce que chacun sait déjà : Hermance était unique. Au fond de lui, et c’est sans doute ce qui le fait pleurer, il s’en veut pour toutes les années perdues… Les années où il a préféré rester à Paris. Parce qu’il avait trop de travail, parce qu’il n’avait pas le temps de descendre dans les Alpes. Parce qu’il n’en avait peut-être même pas envie, qu’il s’était rallié à Raphaëlle pour son goût de la mer et des îles… Parce qu’il avait négligé Hermance, comme un petit-fils ingrat qui aurait oublié tous les merveilleux souvenirs ensemble, et la personne même, sa grand-mère autrefois chérie, alors laissée à sa solitude dans un grand chalet.

La veille, Antoine a eu l’occasion de faire part de ses remords à Rose. C’est elle qui lui avait enjoint de retrouver Hermance, il y a plus de sept ans. C’est grâce à Rose qu’il avait pu renouer avec sa grand-mère, et c’est grâce à Hermance, à son absence de rancœur, à sa joie, qu’il était revenu souvent ensuite, et qu’ils s’étaient finalement installés chez elle. Rose a cherché à le déculpabiliser : il ne s’était pas ressaisi trop tard, ils avaient vécu de belles années, les dernières, celles qui comptent peut-être le plus. Antoine avait repris toute la place qu’il avait, petit, dans le cœur d’Hermance. Elle était partie avec cela. C’était l’essentiel.

*

* *

Après l’église, le cortège se rend au cimetière à petits pas silencieux. Lou marche entre Rose et son père et leur prend la main comme pour mieux tenir debout. Ses yeux ont séché mais restent rouges, et elle renifle régulièrement. Ses sanglots reprennent de plus belle au moment de la descente du cercueil dans le caveau. Antoine et Rose avaient tenté de la convaincre de ne pas venir jusque-là, mais Lou a tenu à être présente, pour ce dernier adieu. Elle jette, comme les autres, une rose blanche sur le cercueil et adresse à Hermance son dernier baiser volant. Celui de chaque matin, à son départ pour l’école.

Après l’inhumation, tous se retrouvent pour un verre de l’amitié, dans une petite salle communale. L’occasion de parler d’Hermance, de croiser et de confronter son expérience de vie avec elle, avec les autres. On boit un verre de vin d’Apremont en savourant rioutes et bugnes. On sourit, malgré tout, avec les yeux brillants.

« Elle a rejoint son Pierre », peut-on entendre çà et là. Rose, en discussion avec Mariette, sait mieux que personne que, si Hermance dort pour l’éternité au côté de son mari, c’est un autre homme qu’elle a choisi de retrouver. En grande romantique, cette pensée la soulage un peu. Le véritable amour dépasse tout. Même la bienséance et la morale.

Elle observe de loin Antoine, qui discute avec son père, sa mère et son frère. Elle le sent gauche, mal à l’aise, depuis leur arrivée. Il aurait sans doute aimé trouver des mots pour son père, poser une main sur son épaule, peut-être, à défaut de le prendre dans ses bras. Mais il est gauche, oui… Comme l’était Jacques à l’enterrement de Raphaëlle, de ce qu’il lui en a dit. Rose regarde son beau-père et se demande ce qu’il ressent, au fond. Il arbore un visage grave. Mais en quoi diffère-t-il de sa mine habituelle ? Les expressions de Jacques pourraient se compter sur les doigts d’une main. Simone, à côté, parle avec des gestes amples, avec une sorte d’énergie pour deux.

Lou est assise sur l’estrade de la salle et balance ses jambes dans le vide. Ses cousins ont entrepris de jouer au loup, dehors. Elle préfère rester seule. Ne comprend pas qu’ils puissent s’amuser. « Elle était vieille, c’est normal », lui a dit l’un d’eux. Leur indifférence et leur insouciance lui déplaisent autant qu’elles la dégoûtent. Sans doute que, pour eux, Hermance était une vieille dame pas intéressante. Les arrière-grands-mères, est-ce que ça compte vraiment ? Évidemment, pense celle pour qui Hermance a été bien plus. Lou n’arrive pas à imaginer la vie dans le chalet sans elle. Elle a encore envie de pleurer. Elle ne savait pas qu’elle avait autant de larmes à l’intérieur.

Les plus proches se sont ensuite réunis au chalet pour un repas. Le premier sans Hermance. On pense au prochain Noël, qui arrivera vite. On décide de le faire ici quand même. Pour cette année.

On arrive à sourire autour de la table. S’ils sont teintés de tristesse, les sourires n’en sont pas moins vrais lorsqu’on se rappelle les joyeux souvenirs avec Hermance. Sa propension à vouloir chasser les commis volontaires de sa cuisine, son habitude de faire toujours trop à manger et de servir chacun trop généreusement, son rire de souris, ses vieilles chansons qu’elle aimait fredonner, son mauvais caractère et sa mauvaise foi, parfois…

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