Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 21 – Contrarier ses grands-parents
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Contrarier ses grands-parents
Lorsque Lou a appris l’accident et l’immobilisation de son père, elle a voulu rentrer tout de suite, sans attendre la fin officielle de son séjour chez mamie Tricot et papy Pêche. Retrouver au plus vite son père, rester auprès de lui.
Sitôt l’appel d’Antoine terminé, elle l’a annoncé à ses grands-parents : « Je veux rentrer. » Ils n’ont pas franchement bien accueilli ni compris son souhait, un peu trop ferme, d’ailleurs. Ils sont de la génération qui considère que ce n’est pas aux enfants de décider, qu’ils n’ont qu’à suivre les volontés des parents. Ils ne cautionnent pas franchement qu’elle puisse s’affranchir de ce genre de principes, qu’elle remette en question ce qui a été décidé par les adultes, et que son père lui obéisse plutôt que le contraire… C’est du moins ainsi qu’ils le perçoivent. Ils trouvent Antoine trop laxiste. Trop « mou » dans son autorité. Ils considèrent certainement que Lou aurait été mieux éduquée avec Raphaëlle. Ils sont persuadés que, inconsciemment, leur gendre l’a peut-être trop gâtée à cause de leur malheur initial. Et puis Rose aussi était trop laxiste, du moins trop douce. Raphaëlle aurait été plus droite, plus exigeante, moins à se laisser marcher sur les pieds. Elle n’aurait certainement pas cédé à tous les caprices de sa fille.
Pierre et Marie ont donc naturellement tenté d’imposer leur point de vue (ou plutôt leur volonté) auprès de Lou, qui s’est mise à pleurer, et d’Antoine, qui se laissait déjà attendrir par sa fille et par le fait touchant qu’elle désirait se trouver auprès de lui. « Elle nous fait une comédie, et toi, tu vas dans son sens ! » L’accusation a laissé Antoine de marbre.
Après bien des tergiversations, des négociations et des larmes, il fut considéré que Lou avait gagné : Rose viendrait la chercher dans deux jours. Deux jours négociés âprement par les grands-parents afin de se sentir moins lésés. Et par principe, tout simplement. Car il en faut. Non mais !
*
* *
Sur la route de Reims, Rose n’en mène pas large. C’est la première fois qu’elle s’y rend seule. Elle pense au contexte, aux tractations qui ont permis cette extraction prématurée de Lou. Voilà qui ne va pas lui faciliter la tâche, quand elle se trouvera face aux parents de Raphaëlle. Ils ne l’ont jamais portée dans leur cœur, ni même seulement admise. Pour autant, elle n’est coupable de rien. Elle n’a existé qu’après Raphaëlle… À vrai dire, elle n’aurait jamais connu Antoine, si la pauvre n’était pas morte. Et rien de ce qu’elle aurait pu faire ne l’aurait ramenée à la vie. Alors, elle accepte leur jugement erroné. S’ils éprouvent du réconfort en se trouvant une autre source d’aigreur ou de chagrin, qu’y peut-elle ?
La sonnerie de son téléphone retentit. Elle sursaute. Pourvu qu’il n’y ait pas un problème au chalet. C’est Manon. Tiens… En général, c’est plus souvent elle qui appelle. La surprise l’amène à décrocher, même si elle est au volant.
– Allô, Manon ?
– Coucou, Rose. Ça va ?
– Euh, eh bien… pas mal. Mais ça pourrait aller mieux…
– Ah super, la coupe Manon, bille en tête. Moi je t’appelle pour t’annoncer une grande nouvelle !
– Raconte, l’enjoint Rose, déçue du peu de cas fait à son sujet.
– Vincent et moi, nous allons nous marier ! hurle Manon, proche de l’hystérie.
Rose ménage une pause, durant laquelle, en quelques microsecondes, elle imagine ce mariage. Elle n’a jamais bien compris ce qu’ils faisaient ensemble, tous les deux… Et ils vont se marier. Ah.
– Je suis ravie pour toi, c’est génial, dit Rose avec autant de conviction que possible.
– Tu notes dans ton agenda, hein ? Le week-end de l’Ascension. Vous viendrez, c’est promis ?
– Je vais en parler à Antoine, mais a priori ça devrait aller. Tu nous préviens suffisamment tôt.
– Et vous, ça va ? demande de nouveau Manon, comme redescendue sur Terre.
Rose hésite. À quoi bon répondre, si Manon n’écoute pas vraiment.
– Ça va moyen. Antoine s’est cassé la jambe ; il est en arrêt. C’est compliqué… Là, je vais chercher Lou à Reims, donc tu imagines bien comme je suis sereine…
– Il a la jambe cassée ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
– Une mauvaise chute. Rien de grave, mais plutôt handicapant…
– C’est pas de bol. Bon, au moins, il sera remis d’ici le mois de mai !
Le genre de réflexion typique de Manon, pense Rose. Est-ce que ça vaut la peine de lui expliquer combien il est difficile pour Antoine de rester enfermé, de rater la fin de la saison et donc, de rater des entrées d’argent, de craindre des séquelles ? Manon est trop égoïste. Et en plus, elle n’apprécie pas Antoine plus que ça. Sauf que ce qui touche Antoine touche Rose. Pourtant, ça, elle ne semble ni le comprendre ni s’en soucier.
Rose s’arrange pour couper court à la conversation, expliquant qu’elle est au volant. Jamais le sentiment que toutes deux s’éloignent n’a été si fort.
*
* *
Déjà le trajet du retour. Rose respire enfin. Lou est assise derrière le siège du passager. Les voilà réunies. C’est doux.
Le passage chez les ex-beaux-parents d’Antoine a été éclair. Dix minutes tout au plus pour se dire bonjour (du bout des lèvres), attendre que Lou trouve et enfile ses chaussures, rassembler les affaires et se dire au revoir sans chaleur. Malgré la distance qu’a parcourue Rose et le nombre d’heures de route dans sa journée, ils ne lui ont pas proposé un café. Pas même pas un verre d’eau. Ils avaient hâte qu’elle reparte avant qu’elle soit arrivée. Elle n’a franchi le seuil que pour attraper la valise de Lou. En un mot, leur relation se résume à : rien. Même le mot politesse est trop fort.
Malgré tout, dans la voiture, l’ambiance est plutôt joyeuse. Après un appel à Antoine pour le rassurer et lui donner des nouvelles, Lou a demandé à Rose le CD Enfantillages d’Aldebert et chante à tue-tête toutes les chansons dont elle connaît les paroles par cœur. Rose aussi. Elles chantent toutes les deux jusqu’à s’égosiller.
Elles ne discutent pas beaucoup, du moins pas jusqu’à l’approche du Grand-Bornand, quand Lou confie enfin ce qu’elle a sur le cœur : son inquiétude pour son père, sa crainte qu’il lui arrive quelque chose…
– En fait, c’est dangereux, d’être guide, conclut-elle en une demi-interrogation.
– Il est tombé, c’est tout. Ce n’est pas grave, Lou. Et ça arrive à tout le monde. Il s’en remettra vite, ne t’inquiète pas.
– Moui… Enfin, quand même. C’est dangereux, la montagne.
Lou n’en démord pas. Rose va devoir redoubler de paroles rassurantes.
– Tu as raison. Mais papa n’est pas celui qui prend le plus de risques. Imagine, s’il faisait de l’alpinisme, de la marche sur les glaciers…
– Encore heureux ! s’exclame Lou, les yeux ronds.
– Ton papa aime la montagne. C’est sa passion. Nous devons la respecter. Certes, le risque zéro n’existe pas, mais je suis certaine qu’Antoine sera encore plus prudent à l’avenir.
– Tu crois vraiment ? demande Lou avec espoir.
– Mais oui, ma Lou. Il ne faut pas avoir peur, ma chérie. Dans la vie, de toute façon, ça ne sert à rien d’avoir peur.
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