Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 69 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 69 – Sentir que le moment approche

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Sentir que le moment approche

 

La grande fête a eu lieu en avril. C’était un peu bizarre… Que fêtait-on, au juste ? Des adieux anticipés ? Antoine voulait simplement réunir ses proches autour de lui. Mais comment intituler l’événement ? Rose avait peiné à rédiger les invitations. Personne ne serait dupe, de toute façon. Tous avaient répondu présent. La plupart (les très très proches) savaient qu’ils auraient l’occasion de dire au revoir à Antoine de façon plus intime, plus tard. Là, ils ont festoyé, ripaillé, joué, chanté, dansé. Au milieu des sourires, quelques larmes discrètes. Mais la joie a su dépasser le reste, la souffrance de leur Antoine méconnaissable dans son fauteuil, l’absence d’espoir, la peine à venir.

À l’aube du mois de juin, Antoine n’en peut plus. De souffrances, de fatigue, de lassitude. Il a tellement tiré sur la corde qu’elle est devenue une cordelette élimée prête à rompre. Il s’apprête à lâcher. Rose et Lou ne sont que compassion, soutien et amour. Mais elles ne se leurrent pas : il n’ira plus très loin, forme bulbaire enclenchée ou pas. Il s’accroche, pour elles. Sans doute par culpabilité de les laisser. Elles ont conscience qu’il attend leur feu vert. Dans son regard, quelque chose s’est éteint. Elles parlent souvent toutes les deux, de leur impression de le forcer à rester en vie. Elles ont beau culpabiliser, vouloir le libérer, elles ne parviennent pas à renoncer à lui. Elles s’y accrochent et ne veulent pas le lâcher.

Et puis, un jour qu’ils sont assis devant le chalet, tous les trois, à contempler la chaîne des Aravis, Rose accorde enfin à Antoine ces mots qu’il attend. « Nous n’avons pas le droit de te maintenir plus longtemps dans la vie. Tu es libre… » Même si cela signifie que Rose renoncera à fêter avec lui leurs noces de cuir et Lou ses dix-huit ans. Elles s’étaient mises d’accord. Il leur demande de le prendre dans leurs bras et il essaie de les serrer. « Merci », dit-il simplement, et dans ce merci on entend son soulagement, intense et profond. Sa vie tient à un fil… Il semble heureux qu’on l’autorise à le couper… La libération sera donc pour bientôt. Il en pleure de joie.

*

* *

Il faut maintenant fixer une date.

Antoine calme son impatience : Lou va passer son bac et il est hors de question qu’elle le rate. Déjà qu’elle vit une année difficile… Alors, à défaut de la voir majeure, il se rassure en s’imaginant la voir bachelière. Cela lui rappelle le jour des résultats du brevet, il y a bientôt trois ans… la première fois qu’il a ressenti une bizarrerie dans sa jambe. Antoine a conscience que Lou va passer son bac dans des conditions psychologiques extrêmes. Mais il la sait forte et capable. Il n’y a qu’à voir son attitude, son sérieux, sa décision de quitter le lycée en novembre dernier, pour continuer sa terminale par correspondance et pouvoir ainsi vivre au chalet auprès de son père. Elle n’en pouvait plus d’être confinée dans sa chambre d’internat loin des siens.

*

* *

Le 10 juillet. Il mourra le 10 juillet. En fin de matinée, dans la clinique de Bruxelles.

Il leur reste donc… vingt-huit jours.

Vingt-huit jours de vie à trois, de vie tout court. Vingt-huit jours pour vivre les toutes dernières fois, pour dire au revoir à tous. Vingt-huit jours pour faire le deuil d’une vie.

Le compte à rebours est lancé. Vingt-huit jours, est-ce vraiment assez ? Rose n’a pas la réponse. C’est le temps qu’il reste pour se préparer. Cela fait des mois, des années qu’ils tentent de s’y préparer ! Ils ont déjà accompli bien des deuils, des renoncements. Mais il reste le pire : l’adieu, et l’après. L’absence. Le vide. Le trou béant.

Rose voudrait vivre ces vingt-huit jours en vase clos. Tout contre son mari. Le garder juste pour elle et pour Lou. Mais c’est impossible… Maintenant que la date a été fixée, on accourt au chevet du condamné, dans une sorte de défilé des proches. On se parle, on se presse les mains, on s’embrasse… On se dit tout ce qu’on a à se dire. Parce qu’on sait, parce qu’on a le temps, parce que la mort leur laisse un sursis pour leur permettre ça. Et Antoine, malgré la fatigue, est heureux. Lui qui n’avait pas eu le temps de se préparer à la mort de Raphaëlle et d’Hermance éprouve un immense sentiment de gratitude d’avoir le temps de se préparer à la sienne, pour lui et pour ses proches. « C’est un cadeau de la vie », dit-il parfois à Rose.

Les derniers à passer au chalet, et ils y tenaient, ce sont ses parents. Ils ont pris deux jours, coincés entre les dernières épreuves du bac et les résultats… le plus près possible de la date. Simone pleure beaucoup. Évidemment. Elle ne peut pas croire que la prochaine fois qu’elle le verra, il sera enfermé dans un cercueil. Entre deux accès de larmes, elle parvient tout de même à parler à Antoine, à lui dire qu’elle l’aime, qu’elle est fière de lui, de son parcours, de tout ce qu’il a accompli, de ses qualités d’homme, de fils, de père et de mari. Elle le remercie aussi pour ces dernières années… Elle est tellement heureuse d’avoir pu assister à la réconciliation de ses deux fils et à leur complicité devenue forte et précieuse. Elle lui dit qu’ils veilleront tous sur Rose et sur Lou. Que sa femme est merveilleuse et qu’elle repense souvent à la première fois qu’elle l’a vue, sur le perron de la maison de Boulogne, habillée comme une ado… Ils se livrent à des anecdotes. À des confidences aussi. Ils arrivent à rire.

Jacques aussi a tenu à un moment seul à seul avec son fils, à la grande surprise de celui-ci. Rose et Simone auraient beaucoup aimé être des petites souris pour les écouter…

Jacques s’assoit sur la chaise à côté d’Antoine. Laisse passer quelques secondes. Moins gêné que perplexe par la situation qui le prive des mots qu’il voudrait dire. Alors c’est Antoine qui commence.

– Je suis content que tu sois là, papa.

– Moi aussi, je suis content, dit Jacques en posant sa main sur celle de son fils. Encore que j’aurais aimé ne jamais vivre ça… Il n’y a aucune logique à perdre un enfant. Ça peut paraître cliché, mais c’est pourtant vrai, c’est aux parents de partir en premier.

– La vie n’est pas logique, assène Antoine d’un ton philosophe.

– Je n’ai pas été un bon père, dit Jacques tout à coup. Je voulais que tu saches cela, avant de partir : je sais bien que je n’ai pas été un bon père. Ni un bon mari, d’ailleurs… ni une bonne personne, sans doute. J’ai été trop fier, trop orgueilleux, trop ambitieux. J’ai fait des choix contestables, surtout te concernant. Je t’ai poussé dans une voie qui n’était pas la tienne, et j’ai eu tort. J’ai bien vu, toutes ces années que tu as vécues ici, comme tu t’es épanoui dans ton domaine, dans la montagne… C’est bien. Je suis heureux que tu aies fait tes propres choix. Je ne les ai pas compris, à l’époque. À présent, je suis fier de toi, de ton courage. Tu m’as donné une leçon de vie et, sincèrement, je crois que tu avais raison : tu es plus doué pour le bonheur que moi. Je n’ai jamais su très bien ce que c’était. Je ne le saurai sans doute jamais… surtout pas après…

Antoine ne trouve pas vraiment les mots pour répondre à ceux, surprenants, de son père. Il murmure simplement :

– Mamie serait contente de nous voir, là…

Et c’est un peu comme s’il avait accordé son pardon à son père.

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