Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 27 – Accompagner
– 27 –
Accompagner
Les jours qui suivent sont denses au point de ne pas laisser place à toute la tristesse qui ne manquera pas de s’abattre ensuite, quand Hermance reposera dans le caveau familial.
Il y a eu le moment où le médecin est passé, où il a conclu à un arrêt cardiaque. « Ou peut-être une rupture d’anévrisme. » Hermance n’a pas souffert. C’est tout ce qui importe.
Il y a eu le temps de l’annonce. Les coups de fil à passer, les mots à trouver. Pour que tous sachent. L’étonnement est le sentiment le plus commun, devant cette mort venue par surprise, à pas feutrés. Il y a eu l’arrivée des proches. De Jacques et de Simone. De Mariette et de Régis. Le chalet s’en est retrouvé à nouveau animé… un peu. Avec des gestes plus lents et des mots murmurés.
Il y a eu les démarches administratives, la préparation de la cérémonie.
Pour Antoine, même si c’est différent, cela lui rappelle les suites du décès de Raphaëlle. Sauf que, cette fois, il est partie prenante dans les actions et dans les décisions. Autant que Jacques et que Mariette. Pour Raphaëlle, il en avait été incapable… Il avait tout délégué, tacitement, à ses beaux-parents. Il n’avait su que pleurer. Pleurer, et écrire un discours.
Le point commun entre ces deux pertes, c’est le côté immédiat, imprévisible. Il n’a pas pu leur dire au revoir. Leur dire les mots importants, leur dire un dernier je t’aime, leur dire tout le bien qu’ils avaient vécu ensemble et comme il avait été heureux avec elles. Elles lui avaient été volées. Toutes les deux. Et il trouve cela très injuste.
Il faudrait pouvoir se dire au revoir…
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* *
Lou pleure beaucoup. Elle n’a pas bien compris, lorsque Rose et Antoine lui ont annoncé la mort d’Hermance. Du moins, elle l’a compris, mais cela lui paraissait irréel. Elle était partie à l’école, comme tous les matins (ou pas vraiment, puisque pour une fois Hermance n’était pas là pour lui souhaiter une bonne journée). Et quand elle est revenue de l’école, sa Gramima n’était plus. Plus dans le chalet, plus dans la vie. Mais quelque part entre la Terre et le ciel. Alors que tout dans le chalet la rappelait. La cuisine, son antre… Le chat Maxou qui la cherchait partout vainement… Et tous ses objets, ses babioles qui prenaient la poussière sur le buffet. Sa collection de marmottes…
Lou avait envie de pleurer tout le temps.
Et elle en voulait à son père, peut-être aussi à Rose. Ils ne l’avaient pas préparée à perdre sa Gramima. Ils avaient fait comme si elle mourrait dans longtemps. Quand elle-même serait grande. Même si Hermance avait quatre-vingts ans passés, elle paraissait immortelle. Elle aurait pu être centenaire. Elle avait tellement la pêche ! Un peu comme la Super Mamie d’Aldebert. Elle n’aurait pas dû mourir si tôt. Et Antoine aurait dû lui dire, tout simplement : « Ta Gramima ne sera pas toujours là, tu sais. Il faut que tu profites de tous les moments qu’il t’est donné de vivre avec elle… » Mais il n’avait pas dit ça.
C’est vrai qu’Antoine avait toujours fait comme si la mort d’Hermance était impossible. Trop peu probable. Il détestait y penser lui-même. Alors, en parler… Par superstition, peut-être ? Par peur d’inviter la mort un peu trop tôt ? Alors qu’il était le premier à savoir que la Faucheuse pouvait frapper n’importe quand. Même quand on veut l’ignorer. Avec Raph, ils avaient vécu en immortels. Ils n’avaient jamais eu le courage, l’envie ou même l’idée d’en parler. Ils se croyaient immunisés. Alors, pourquoi n’avoir pas retenu la leçon ? Pourquoi avoir voulu ignorer ce fait : la mort impose sa propre loi ?
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Le soir de la mort d’Hermance, aucun des trois n’avait eu faim. Évidemment. Mais comme, par miracle, il restait de leur dernier dîner avec elle un quart de sa tarte aux pommes, ils se l’étaient partagé. Ils l’avaient dégustée miette par miette, silencieusement, religieusement, avec une énorme pensée pour la cuisinière… Celle qui passait des heures aux fourneaux et les régalait, celle qui avait la coquetterie de changer de tablier tous les jours, celle dont il ne restait plus qu’un quart de tarte aux pommes. Sa dernière œuvre gustative.
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* *
Demain, ce sera l’enterrement. Le chalet s’endort sans y croire vraiment. Rose est dans les bras d’Antoine, mais chacun est surtout dans ses songes.
Depuis le décès d’Hermance, Rose ne peut s’empêcher de penser à son secret… Elle aurait pu l’emporter avec elle, dans un lieu où il se serait perdu, mais elle le lui a confié assez tôt. Parfois, elle se culpabilise, sur fond de superstition : et si elle n’avait pas cherché à en savoir plus à ce moment-là, Hermance serait-elle encore en vie ? N’est-ce pas la délivrance d’avoir pu révéler son secret qui a provoqué, chez la vieille dame, une sorte de lâcher-prise ? Comme si elle pouvait s’autoriser à partir, maintenant qu’au moins une personne savait.
Et dans le noir de la chambre, dans le silence qui nimbe le secret qu’elle cache à tous, Rose imagine Hermance, heureuse, rejoindre Serge.
De quoi sourire un peu et espérer. En attendant demain.
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