Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 19 – Randonner tous les trois
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Randonner tous les trois
Antoine n’aime rien tant qu’emmener Rose et Lou sur les sentiers alpins et jouer le guide privé, rien que pour elles. Parfois, il leur fait découvrir une autre vallée, un autre massif (les possibilités sont infinies). Et c’est le cas, aujourd’hui : il profite d’une journée de repos pour se rendre du côté de Chamonix, comme cela arrive de temps en temps. Se rapprocher du mont Blanc a toujours un côté magique.
Il a étudié une randonnée relativement ardue et qu’ils n’ont jamais faite ensemble. Lou, malgré ses petites jambes et son jeune âge, a de sacrées capacités physiques et adore la montagne. Elle a toujours plaisir à le suivre en randonnée, avec Rose, ou rien que tous les deux. Ce qu’elle préfère, c’est quand ils partent deux ou trois jours, avec une nuit sous la tente ou, encore mieux, en refuge. Elle adore l’ambiance des soirées entre randonneurs. Elle adore découvrir la faune et la flore, tout ce que lui enseigne Antoine. Et, surtout, elle adore ces moments privilégiés avec son père.
Ils se sont garés au hameau des Bossons, en contrebas du glacier du même nom. Plus sûr moyen de faire plaisir à Lou tout en lui épargnant des efforts inutiles avant la rando, Antoine a prévu qu’ils prennent le télésiège. Cela fera toujours trois cents mètres de dénivelé en moins à l’aller comme au retour ! Lou est ravie de prendre place entre Antoine et Rose. La vétusté apparente de la structure décontenance Rose, qui s’agrippe à la barre avec fermeté, ce qui fait rire la plus jeune. Elle trouve cela très amusant, ces secousses et ces bruits inhabituels. Contrairement à Rose, elle voudrait que le trajet dure encore et encore, mais, déjà, ils arrivent au Chalet du glacier.
– Dire qu’avant il descendait jusqu’ici, soupire Antoine.
– Qui ?
– Le glacier, ma chérie. La première fois que je l’ai vu, il y a plus de trente ans, il arrivait presque à hauteur du chalet. On pouvait l’admirer depuis la terrasse, en mangeant une glace. Maintenant, il a reculé, il est plus haut… Il se mérite ! s’exclame-t-il en guise de pirouette, pour ne pas gâcher la journée par son pessimisme.
– Il a reculé ? Comment il a fait ?
– On t’a déjà parlé du réchauffement climatique, ma Lou… En voilà un effet très visible et particulièrement consternant : ce glacier, à l’image de tous les glaciers alpins, comme la Mer de Glace, fond à vue d’œil et réduit chaque année plus vite. Un jour, dans pas si longtemps, au train où vont les choses, ils disparaîtront tous.
– C’est triste…
– Oui, c’est très triste. Affligeant, même.
Lou constate que Rose a pris un air navré. C’est suffisamment rare pour qu’elle le remarque. Rose pourrait être un genre de baromètre. Et quand elle ne sourit pas, cela veut dire que c’est vraiment grave.
Le trio entame son ascension vers le belvédère, d’où ils pourront voir le glacier, cette fois. Lou, en tête, marche d’un bon pas. Elle veut le découvrir la première ! Antoine et Rose la suivent, main dans la main, observant avec satisfaction le bon rythme des petites jambes portées par des chaussures de randonnée.
Cette belle cadence les conduit assez vite au belvédère. Loin de s’extasier, Lou est déçue ; elle râle, même. C’est tout ? Elle pensait que le glacier serait juste sous ses yeux, à ses pieds, et le voilà encore plus haut ! Heureusement que l’on distingue quand même sa masse blanc-gris à reflets bleutés, craquelée par de profondes crevasses.
– Il est encore loin… soupire Lou.
– Avant, c’était ici le meilleur point de vue sur le glacier. Mais, oui, tu vois, il a encore reculé, explique Antoine.
– C’est nul… grogne Lou.
– Papa nous a prévu une randonnée qui longe le glacier, ne t’inquiète pas, nous le verrons mieux un peu plus haut, l’encourage Rose.
– Ils ont aménagé un autre belvédère, plus loin. Nous allons y monter.
Lou prend quand même quelques photos avec son appareil, y compris un cliché des deux amoureux sur fond de glacier lointain. Puis ils reprennent leur marche.
Le sentier monte en lacets jusqu’au Chalet des pyramides. La vue sur le glacier tout au long de leur ascension est saisissante. Lou n’en perd pas une miette et, dans son enthousiasme, prend des clichés pas toujours bien cadrés, aussi beaux qu’inutiles. Peu importe…
Parvenus au chalet, leur point d’arrivée, ils s’attablent sur la terrasse pour siroter une boisson fraîche. Le ciel s’est couvert, mais l’impression de beau temps perdure du fait de la chaleur. Ils savourent l’instant dans un silence qu’ils partagent tous les trois. Ils se sentent privilégiés, tout en étant dans la gravité. Un peu comme les derniers témoins d’une civilisation amenée à disparaître. Le réchauffement climatique grignote et dévore les glaciers, l’eau monte, les écosystèmes sont en péril… Et les hommes semblent attendre les bras croisés, comme des spectateurs désabusés qui assisteraient à un naufrage sans écoper. Qu’attendons-nous pour réagir ?
– Le maître a dit de réfléchir à un sujet d’exposé libre, pour la rentrée. Le mien, il est tout trouvé, affirme Lou d’un ton décidé. Je vais parler du réchauffement climatique et des solutions. Parce qu’il y en a, hein, papa, des solutions ?
– Bien sûr, Lou. Si chacun s’y mettait, à son échelle, ce serait plus simple et plus efficace.
– Et pour la grande échelle, ce serait aussi pas mal que les grands de ce monde prennent enfin leurs responsabilités et de grandes décisions… sans mettre le financier en haut des priorités. Quand les tempêtes seront quotidiennes, que des millions de gens mourront à cause de la pollution, que la banquise n’existera plus, que l’eau douce sera devenue de l’or, que certains pays seront engloutis sous les eaux, qu’il n’y aura plus d’insectes, plus d’écosystèmes viables, que les chaînes alimentaires seront brisées, qu’une majorité d’espèces ne sera plus visible qu’au zoo… qu’en sera-t-il de notre Terre ? Les hommes sont en train de tout détruire à une vitesse vertigineuse. En un siècle, quand on y pense, il faut voir comme tout a changé. Et on appelle ça « le progrès »…
– Tu es carrément flippante, Rose, remarque Lou, décontenancée par le pessimisme inhabituel de sa belle-mère.
– Parfois, il est bon de voir la réalité en face : le monde est flippant.
Elle s’abstient d’en rajouter, de parler des conflits à l’échelle du globe, des dirigeants ambitieux et fous, du terrorisme, du risque d’une troisième guerre mondiale… Rose a beau voir le bon côté des choses, elle est loin d’être naïve et est tout à fait capable d’enlever de temps en temps le filtre rose qu’elle a volontairement posé sur ses yeux il y a si longtemps.
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