Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 66 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 66 – Tenter d’encaisser

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Tenter d’encaisser

 

Rose se souviendra toute sa vie de cette soirée.

Après leur discussion glaçante au coin du feu, elle n’a pas dormi. Évidemment. Antoine est parvenu à trouver le sommeil, lui. Comme soulagé. Elle n’en revenait pas de cette sorte de sérénité qu’il avait tout à coup, et de sa décision qu’elle avait tendance à trouver aussi lâche qu’égoïste… Son sportif de mari, qui lui avait prouvé bien des fois son courage et sa pugnacité, avait rendu les armes. Sans honte. Au contraire. Il était presque fier de ce qu’il considérait apparemment comme un acte fort, voire citoyen… Politiquement incorrect, engagé – en alertant les médias et l’opinion, par exemple. Pour que les lignes bougent, pour qu’un jour en France on puisse être libre devant la mort. Il voulait faire partie de ceux qui réclament haut et fort le droit de choisir leur fin de vie, le droit de mourir dans la dignité, le droit de disposer de leur corps en liberté. Il aurait pu renoncer à la vie d’une autre manière… en avalant toute une boîte de somnifères, par exemple. Mais non : il préfère y renoncer, en sortant par la grande porte, par la voie médicale. Et puisqu’elle n’est pas possible ici, il ira la trouver ailleurs.

Rose oscille entre des sentiments contraires. Et s’il avait raison ? Elle l’accuse de vouloir les quitter trop tôt par égoïsme. Mais n’est-ce pas elle, l’égoïste, qui veut le garder le plus longtemps possible auprès d’elle ? Quitte à nier ses souffrances, quitte à contrer sa volonté… Au nom de quoi lui enlèverait-elle sa liberté d’homme ? Si elle se met à sa place, si elle y réfléchit bien… n’aurait-elle pas la même envie de tirer sa révérence avant l’étape des souffrances extrêmes ? N’aurait-elle pas le même désir que lui de partir la tête haute, avec le sentiment d’avoir pris le contrôle de son destin, plutôt que de quitter la vie sans choisir le moment, quelque part entre deux étouffements fatals ?

Malgré tout, dès le lendemain, Rose essaie de faire changer Antoine d’avis, de le faire renoncer à son projet funeste. Elle ne parvient pas à accepter sa décision. N’a-t-elle pas son mot à dire ? Peut-il l’entendre ? Elle le supplie… Elle le comprend, mais elle le supplie.

– Promets-moi que tu resteras le plus longtemps possible avec nous…

Il lui promet qu’il essaiera, qu’il fera tout pour parvenir aux dix-huit ans de Lou, qu’il ira au bout de ses forces.

– Mais je me suis fixé une limite : je n’irai pas au-delà du premier symptôme de la forme bulbaire. Déjà que je ne supporte pas la dépendance qui est la mienne…

À vrai dire, Antoine ne souhaitait pas aller jusqu’au point où Rose, ou quelqu’un d’autre, devrait le faire manger, « lui donner la becquée » comme il dit… Il ne voulait pas redevenir un bébé qu’on nourrit, qu’on habille, à qui on fait la toilette… Par orgueil, peut-être. Ou pas. Alors, pour Rose, il veut bien passer là-dessus, s’asseoir sur sa dignité d’homme. Pour lui laisser du temps supplémentaire. Pour leur laisser du temps.

Du temps, de la présence, c’est ce qu’elle lui demande. Elle a tellement peur du jour où il ne sera plus là… Elle n’arrive pas à s’imaginer vivre sans lui. Il faut pourtant s’y préparer, et plus vite que prévu, donc. Il lui parle de qualité de vie, de qualité de moments, plutôt que de quantité. Elle en convient, mais c’est plus fort qu’elle. Elle ne veut pas devoir compter. Elle ne veut pas enclencher un minuteur sur la vie de son mari. Elle pense à la limite qu’il a fixée. Elle va guetter chaque matin, chaque heure, l’arrivée du moindre symptôme, se demander : « Est-ce qu’il déglutit bien ? » Combien de temps leur reste-t-il ?

*

* *

Au bout de deux jours, parce que son beau-frère est au chalet cette semaine, parce qu’il est toujours de bonne écoute et qu’elle ne peut plus garder le fardeau de cette nouvelle pour elle, elle finit par rompre le silence que son mari lui a demandé.

– Ton frère… Il veut aller en Belgique se faire euthanasier, lâche-t-elle quelque peu abruptement après une brève entrée en matière à laquelle il n’a rien compris.

– Mais non ?

L’incrédulité stupéfaite d’Arnaud est totale, le choc est tel qu’il s’affale sur la chaise de son bureau.

– Si…

Arnaud prend quelques secondes pour accuser le coup, puis poursuit dans ses pensées à voix haute.

– Mais pourquoi la Belgique ? C’est loin… Je croyais que la Suisse aussi permettait l’euthanasie…

– Ils ne pratiquent pas l’aide médicale à mourir, mais le suicide assisté. C’est le malade qui s’administre lui-même le produit en présence d’un médecin. Antoine est contre.

L’explication de Rose laisse Arnaud songeur quelques instants, avant qu’elle poursuive :

– Il m’a dit de ne pas en parler pour l’instant, mais je ne pouvais pas garder ça pour moi… Je ne réalise pas, je suis sonnée. Je suis parvenue à comprendre son point de vue, et surtout je crois que lui seul est à même de savoir ce qu’il veut et ce dont il se croit capable. Mais je n’arrive pas à accepter qu’il choisisse de nous quitter plus tôt…

– Ce sera toujours trop tôt, de toute façon. Tôt ou tard, il nous quittera trop tôt.

Rose hoche la tête. Il a raison. Quel que soit le moment, Antoine mourra trop tôt, trop jeune, de façon trop injuste.

Ils discutent ainsi pendant près d’une heure, d’Antoine, de sa vie, de la mort, de leurs parents… Comment encaisseront-ils la nouvelle, de leur côté ? Arnaud, calme et philosophe, trouve des mots qui rassurent Rose. Peut-être a-t-il raison. Les mois « perdus » le seront-ils vraiment ? Que pourraient-ils vivre de plus, dans sa toute fin de vie ?

– Sa toute fin de vie, justement. Je l’aurais accompagné jusqu’au bout. Je n’aurais pas le regret d’avoir été privée des derniers moments volés à la maladie.

– Tu vas l’accompagner jusqu’au bout. C’est juste que le bout diffère dans la date. Et, en faisant cela, il t’épargne aussi, je crois, beaucoup de souffrances, que tu ne mesures peut-être pas encore, tant tu te concentres sur ce temps qu’il faut gagner, dont il faut profiter. Tu sais, je trouve sa décision plutôt courageuse, conclut Arnaud, une main sur l’épaule de sa belle-sœur. Sèche tes larmes, Rose… Elles ne te vont pas bien.

Comme s’il parlait de boucles d’oreilles. Elle sourit.

Quand elle retrouvera son mari, elle lui dira : « J’ai tout dit à ton frère. J’en avais besoin. » Il lui demandera ce que celui-ci lui a répondu, elle répondra : « Il te trouve courageux. » Et cela fera sourire Antoine.

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