Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 18 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 18 – Penser à eux

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Penser à eux

 

Simone est arrivée dès la fin juin. Pour une fois qu’elle pouvait être présente à la fête d’école de sa petite-fille ! Elle était heureuse de saisir l’occasion, pour le plus grand bonheur de Lou, qui trouvait là une raison de plus de s’appliquer sur la scène.

Simone était ravie de découvrir sa petite-fille dans le rôle du loup. Qu’est-ce qu’elle était drôle, en carnassier naïf et dépassé par la ruse de ses proies potentielles, qui ne parvenait pas à en engloutir une seule ! Quel succès ! Le spectacle a été applaudi avec enthousiasme par un public conquis d’avance, pour la plus grande joie des enfants dont la fierté faisait briller les pupilles.

*

* *

L’été, les animations ne manquent pas au Grand-Bornand. Le 14 juillet n’échappe pas à la règle : c’est la « fête de la montagne ». Après la fête nationale, la veille, au Chinaillon, un bal et un premier feu d’artifice, toute la famille profite du jour férié pour découvrir ou redécouvrir des disciplines sportives, des démonstrations d’escalade et de sauvetage en montagne… avant de partager, le soir en plein air, un grand repas savoyard (polenta et diots en guise de plat), auquel succéderont l’illumination commentée de la chaîne des Aravis, puis un second feu d’artifice. Lou est aux anges ! Son enthousiasme débordant fatigue les autres membres de la famille… sauf Hermance, qui est restée se reposer à la maison. Il est prévu qu’on aille la chercher avant le dîner.

Quand ils arrivent à Lormay pour la récupérer, Hermance a quitté le chalet. Elle a laissé un petit mot sur la table en chêne de la salle à manger : « Retrouvez-moi à mon banc. » Antoine jette un œil à Rose. On est le 14 juillet… Ce n’est pas uniquement le jour de la fête nationale pour Hermance, ni pour d’autres gens d’ici.

Ils la trouvent en effet assise sur son banc. De là où ils sont, elle leur tourne le dos, pour mieux faire face à la chaîne des Aravis et surtout pour mieux regarder le Borne s’écouler doucement à ses pieds. Hormis Lou, tous savent pourquoi elle est là, pourquoi elle a tenu à venir s’asseoir ici, seule, avec sa canne, aujourd’hui plus motivée qu’aucun des autres jours de l’année. Chaque 14 juillet, elle vient se recueillir ici et prier. C’est son lieu de pèlerinage, celui qu’elle a choisi, personnellement, pour se rappeler la catastrophe de 1987.

– Ça va, mamie ?

– Ça va, mon petit.

– Tu es là depuis longtemps ?

– Je ne sais pas… Je perds la notion du temps, quand je suis ici.

Antoine et Rose échangent un regard. Ils se comprennent. Lou est restée avec Simone à la voiture, garée devant le chalet.

– Tu te fais du mal, mamie, à te rappeler ces souvenirs. C’est vieux, tout ça.

– Il faut bien qu’on pense encore à eux… murmure Hermance.

Eux… Les victimes de la coulée de boue survenue en fin de journée, ce 14 juillet 1987, après une journée chaude devenue terrain fertile pour des orages diluviens. Aux pieds d’Hermance coule le Borne, inoffensif ruisseau devenu ce jour-là fleuve démentiel qui a dévalé la vallée, englouti presque tout le camping, ravagé des routes, coupé un pont en deux, tué plus de vingt personnes et traumatisé tant d’autres qui ont échappé de justesse à la mort ou qui, comme Hermance, ont assisté, impuissants, à la révolte insensée d’un cours d’eau paisible.

Oui, Hermance se souvient de ce jour terrible. Elle était allée au bourg pour livrer des reblochons à l’un de leurs clients restaurateurs. L’orage avait éclaté alors qu’elle s’y trouvait. Elle avait attendu là, sous l’auvent, que la pluie se fasse moins drue. Elle avait regardé, avec crainte, les sommets en face, espérant que les randonneurs du jour avaient été suffisamment prudents pour rebrousser chemin. Les orages en montagne font peur et ne pardonnent pas… Elle n’aurait jamais pu imaginer que l’orage aurait ses principales conséquences ici, dans son village. Comme d’autres, elle était restée là, à l’abri, contemplant de loin le Borne qui gonflait. Puis tout était allé très vite : il était sorti de son lit et n’était plus qu’un torrent de boue avalant tout sur son passage. Elle avait vu de ses propres yeux le camping être envahi, les voitures et les caravanes emportées… Beaucoup de vacanciers s’y étaient réfugiés, croyant échapper au pire. Mais le pire les emportait. Certains, elle l’a découvert plus tard à la télé, sont parvenus à se hisser au-dessus du camping, sur un promontoire où un hélicoptère viendrait les chercher, un à un. D’autres ont trouvé leur salut en s’accrochant à un arbre pendant des heures de fatigue et de peur. Combien ont été emmenés ? Très vite, les secours sont arrivés. Ils ont sauvé des vies, trouvé des corps, retrouvé des disparus… De disparus, il en restera deux. On ne les a jamais retrouvés.

Hermance se rappelle la sidération, après. L’état des voitures, de pauvres carcasses retrouvées plusieurs kilomètres plus bas, dans la vallée. La route départementale défigurée et les arbres arrachés comme après le passage d’une tempête. Son mari, à la scierie, mettra plusieurs semaines à les récolter et à les couper.

C’était une tragédie. Le deuil serait long. Hermance était venue rendre hommage aux victimes, à l’église… Elle avait aperçu le Premier ministre qui avait fait le déplacement.

Parfois, elle en rêve encore. Elle s’imagine la boue qui emporte, la boue qui s’immisce, l’impression d’être dans une machine à laver en mode essorage, les cris, la peur, l’asphyxie.

Alors, ici, sur son petit banc, les mains jointes, elle pense à eux. Un peu comme s’ils étaient des membres disparus de sa famille.

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