Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 46 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 46 – Le dire… ou non

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Le dire… ou non

 

Lou revient dans deux jours. C’est le moment de rassembler son courage et de prendre une grande inspiration avant chaque coup de fil. Ils ont décidé d’annoncer la maladie d’Antoine à tous ceux qui sont importants, à la suite. Comme ça, la nouvelle ne se répandra pas comme une traînée de poudre dont ils n’auraient pas le contrôle. Cette fois, ce sont eux, les poseurs de bombe. Même si la vie des autres n’est pas en jeu, ils vont être touchés, secoués, sonnés peut-être. Antoine et Rose se demandent et imaginent comment chacun va réagir. Il pense à son père, surtout ; il n’en attend pas de grands discours.

Antoine ne veut surtout pas qu’on le prenne en pitié.

Beaucoup sont restés sans voix, désolés, ne sachant trop quoi dire, comment trouver des mots rassurants quand l’issue est fatale. Sa mère s’est effondrée en larmes. Son père était absent, mais elle se chargerait de lui annoncer l’effroyable nouvelle. Son frère a dit « Je serai là, si besoin, tu peux compter sur moi », ce qui a agréablement surpris Antoine. Cédric, avec ses petits soucis de cholestérol et compagnie, dont il se plaint depuis des années, s’est senti si bête… Mélanie a proposé de les rejoindre tout de suite pour les soutenir ; Antoine a reconnu là son amitié indéfectible et généreuse, il a accepté.

Rose s’est chargée de sa famille à elle, de ses parents, de son frère, de sa sœur, de sa marraine. Elle a reporté à plus tard l’annonce aux amis de la bande de Paris. Ce n’est pas si urgent. Tout le monde, ou presque, est donc au courant… tout le monde, à l’exception de Lou. Pour le moment.

*

* *

Lou est revenue de l’internat, partagée entre bonheur d’être en vacances et de retrouver le chalet, et agacement vis-à-vis de son père et de Rose. Elle leur en veut, pour le mauvais coup du week-end dernier, et plus globalement pour leur attitude de ces derniers mois.

Elle les trouve pas mieux que la dernière fois. Son père a maigri, ou bien c’est une idée… Ça ne lui réussit pas, le repos. Rose reste en retrait depuis sa mise au point, à la fin des vacances de Noël. Elle lui parle moins, elle intervient moins. Elle est moins en phase avec elle. Elle n’a visiblement pas apprécié. Dans le fond, Lou s’en veut de lui avoir dit ça… Dans le fond. En surface, elle assume. C’est son petit côté rebelle, celui de l’ado qui revendique son droit à penser ce qu’elle veut et à s’affranchir de ses parents autant que de son ex-statut de petite fille idéale. Que ça leur plaise ou non, c’est comme ça. Elle a quinze ans et demi. Elle n’est plus une gamine. Et, d’ailleurs, elle aimerait bien qu’ils lui disent ce qui ne va pas. Car elle voit bien que quelque chose les préoccupe. Ils la prennent vraiment pour une idiote ou quoi ? Elle surprend des silences qui en disent long, des regards tristement complices… Lou est sûre que leur couple se porte toujours aussi bien. C’est évident. Le problème est ailleurs. Et cela l’inquiète. Est-ce que son père va aussi bien qu’il le prétend ? Est-ce que son arrêt de travail n’est pas le signe d’un souci de santé plus important que ce qu’il veut lui faire croire ? Pourquoi ne se plaint-il plus de rester au chalet, de ne plus skier, de ne plus beaucoup sortir ? Pense-t-il vraiment qu’elle n’a pas vu qu’il avait besoin d’une canne, certains jours ? Pourquoi ces regards compatissants de Mélanie, et pourquoi cet empressement de Cédric à vouloir aider, lui qui d’habitude se complaît dans son fauteuil ? Elle se pose plein de questions qu’elle ne formule pas. Par peur… Elle en est sûre : elle se heurte à leurs silences qui dissimulent la vérité qu’on veut lui cacher.

Alors, sa colère, sa rancœur enflent de plus en plus. Lou se fait plus dure, plus incisive. Elle répond, elle claque les portes. Elle leur rappelle régulièrement qu’elle n’est plus une gamine. Elle réclame le droit de sortir avec Maya et les autres, d’aller en discothèque au Chinaillon, avec les touristes… parce que, ça va, elle est assez grande ! Elle fait sa crise d’ado et se donne en spectacle. Zoé et Garance la regardent, comme si elles ne la reconnaissaient pas.

*

* *

– Quand comptes-tu annoncer ta maladie à ta fille ? demande Rose, un soir de la deuxième semaine de vacances, alors qu’ils sont dans la cuisine.

– Je ne sais pas, répond-il avec une fermeté dans la voix qui n’est rien d’autre qu’une variante plus polie de « lâche-moi, avec ça ».

Rose pose la pomme qu’elle était en train d’éplucher et ajoute, avec la même fermeté :

– Lou ne va pas bien. Je ne sais pas si tu t’en rends compte, mais tout dans son comportement nous hurle son mal-être. Et moi, je pense que c’est parce qu’elle ne nous sent pas… pas attentifs, pas à l’écoute, et surtout pas fiables, pas clairs. Ta fille est intelligente et intuitive. Ce que nous avons à lui dire, elle s’y attend. Elle tend le dos. Et elle a peur. D’où lui viennent ses accès de colère, à ton avis ? Tu vas me dire « de son âge, de son statut d’ado ». Mais c’est faux : elle est en colère contre nous, parce que nous sommes pris par nos soucis, que nous ne lui disons rien et que, de fait, nous ne lui inspirons aucune confiance. Il faut vraiment que tu lui parles…

Antoine soupire. Prend la mine de celui qui sait qu’elle a raison. Mais…

– Je ne pense pas en être capable, avoue-t-il. Elle a déjà perdu sa mère. Je ne vais pas y arriver.

– Tu n’es pas obligé de lui dire tout, tout de suite. Mais déjà, lui dire que c’est grave, que tu seras dans un fauteuil, un jour… Pour la préparer…

– Et si elle me pose la question ?

– Laquelle ?

– LA question…

Si Antoine pense à la mort très souvent, à la sienne, il n’arrive plus à prononcer ce mot.

– Tu lui diras la vérité. Mais je ne crois pas qu’elle osera. Elle aura trop peur de la réponse.

– Elle va deviner.

– Il faut que tu lui parles. Et vite. Elle a besoin de vérité. Il en va de son bien-être (mal en point, en ce moment) comme de la qualité de nos relations familiales…

– Je le ferai, promis. Mais laisse-moi trouver le bon moment.

– Antoine, si tu ne lui as pas dit avant la fin des vacances, je le ferai, moi. Elle ne retournera pas à l’internat sans savoir. C’est trop important.

Il pousse de nouveau un long soupir. Pas pour l’autorité soudaine (et justifiée) de sa compagne, mais pour cette nouvelle épreuve qui l’attend.

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