Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 30 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 30 – Vivre sans elle

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Vivre sans elle

 

La neige de décembre a pris possession des toits, des sommets, de la vallée. La chaîne des Aravis s’est parée de poudre et de soleil. On dirait un manteau d’hermine. Elle retrouve sa majesté de l’hiver. Le rempart qu’elle représente semble plus que jamais imprenable. Les paysages sont de carte postale. De fond d’écran, préfère dire Lou.

Depuis qu’Arnaud est parti, ils ont appris à vivre à trois. Ils ont pris leurs marques. Le vide est toujours là, mais on l’a apprivoisé. Il se tient à l’écart, respectueusement. Pour la cuisine, ils mettent tous la main à la pâte. Elle est redevenue un lieu vivant. Peut-être que les plats sont un peu moins bons, que la tarte aux pommes est un peu moins parfaite, mais l’essentiel est de faire perdurer les traditions et d’entretenir autant leurs organismes que le souvenir d’Hermance.

Antoine a terminé sa rééducation et a retrouvé le chemin des pistes, avec une satisfaction totale : il a parfaitement récupéré. Les cours vont bientôt recommencer. En attendant, il s’entraîne tranquillement. Reprise en douceur et ski de fond en famille. Ce n’est pas ce que Lou préfère, mais elle aime quand même glisser sur les chemins et tenter quelques pas de patinage, derrière Rose et son père qui skient avec aisance sur la neige damée.

À l’école, après quelques semaines difficiles, où Lou avait du mal à se concentrer en classe parce qu’elle n’était que chagrin et souvenirs, cela va mieux. Ses résultats sont de nouveau très bons. Et puis elle adore le roman qu’ils lisent en ce moment : Journal d’un chat assassin. Elle l’a fini avant ses camarades, et plus vite que prévu. Le maître avait demandé aux élèves de ne lire qu’un chapitre par soir… elle ne l’a pas écouté. Elle était bien trop prise par l’histoire et trouvait bien trop frustrant de devoir s’arrêter. Elle sait qu’il existe des suites. Elle a mis tous les autres livres de la série en haut de sa liste de Noël. « C’est trop marrant », a-t-elle dit en guise d’argument. Tout est souvent « trop », avec Lou.

Le patinage, par exemple, c’est trop bien. Ou trop génial. Cela fait plus d’un an que Lou fréquente le club des Aravis avec Rose, et elle a réalisé beaucoup de progrès. Elles sont dans les préparatifs du gala. Lou n’a qu’un désir : épater son père. Elle aurait tant aimé, par ailleurs, qu’Hermance la voie… Souvent, elle se dit qu’elle la regarde de là-haut, qu’elle la voit réaliser ses figures, modestes et perfectibles, mais appliquées. Hermance serait fière d’elle, c’est sûr. Hermance sera fière d’elle, parce que Lou est certaine qu’elle la regarde. Comme elle regarde d’en bas les étoiles qui en comptent une nouvelle, brillante, avec un tablier aux fromages de Savoie.

*

* *

C’est déjà Noël. Comme prévu, le chalet accueille toute la famille. Le programme est identique à celui des autres années, à l’exception de deux différences notables : la place vide d’Hermance à table et le concours d’improbables pulls de Noël. Le vœu d’Hermance a été exaucé, même par Jacques. Tous ont joué le jeu, et c’est à qui aurait le plus loufoque ou le plus « moche », pour honorer le concours lancé par Lou il y a un an. La découverte des pulls au moment de se dire bonjour et de dévoiler ce qui se cachait sous les manteaux a été une entrée en matière réjouissante. Il y en avait pour tous les goûts, dans la plus pure tradition du pull de Noël. Rennes, bonshommes de neige et Pères Noël se disputent en couleurs.

Après avoir bien ri, après avoir pris l’apéritif dans le salon, ils se retrouvent tous autour de la table. L’absence d’Hermance résonne d’un coup très fort. On n’a pas mis de chaise, mais personne n’a osé s’asseoir à sa place et les regards convergent au même endroit. Tout à coup, un vent de tristesse les enveloppe. Et leurs tenues qui rivalisent de ridicule offrent un contraste saisissant.

– Gramima n’aurait pas aimé vous voir comme ça, reproche Lou en passant.

– Lou a raison, concède Rose. Notre tristesse est inutile et c’est Noël. Faisons-lui plutôt honneur en étant dignes de nos pulls, qu’elle aurait adorés, et en passant une bonne soirée tous ensemble. Elle doit être heureuse, là-haut…

On approuve à l’unanimité et on s’exécute. Antoine et Arnaud vont chercher les toasts au foie gras et au saumon fumé tandis que Jacques et Régis s’occupent du vin. On lève les verres à la santé de chacun et avec un mot pour Hermance, puis on attaque l’entrée avec entrain.

Comme cela fait plus d’un an qu’Arnaud est revenu, on lui demande un bilan, on le taquine un peu, sur le mode « Quand est-ce que tu vas te trouver une copine ? ». Il est gêné. Ne compte pas faire un étalage de ses déboires amoureux. Depuis sa séparation d’avec Lisa, à Montréal, depuis son retour ici, il a eu des historiettes. Rien d’intéressant à raconter. Simone l’écoute avec une petite grimace. Elle aurait tant aimé que son deuxième fils lui donne aussi des petits-enfants. Elle n’a que Lou. Elle en espérait d’autres ! Arnaud a déjà quarante-trois ans. Il n’a jamais été marié, il n’a pas eu d’enfant… Maintenant que la déprime est derrière lui et qu’il a retrouvé humour et sourire, elle aimerait bien qu’il rencontre enfin la bonne… Elle serait une grand-mère comblée.

– Et toi, Jacques ? À quand la retraite ? demande Régis, ex-contrôleur des impôts et heureux retraité.

– En voilà une bonne question ! s’exclame Simone. Quand est-ce qu’on va enfin pouvoir profiter de la vie ?

… Et de ton argent, termine Antoine dans sa tête. Au chapitre des qualités de son père, il a depuis longtemps ajouté « radin ». Ce n’est pourtant pas faute d’avoir accumulé un beau pécule, avec ses affaires immobilières. Malgré son âge, Jacques continue d’exercer. « Par passion », aime-t-il dire.

– Je ne suis pas pressé, répond-il d’un ton vif.

– C’est ce que tu dis toujours… râle sa femme. Mais enfin, tu veux passer de travail à trépas ?!

Mariette compatit. Elle n’a jamais compris son frère. Mais quand s’arrêtera-t-il ? Quand il ne pourra plus se lever ? Mariette plaint Simone. Elle, avec Régis, elle profite de la vie. Ils font des voyages, ils passent la fin de l’hiver sur la côte portugaise, ils vont et viennent à loisir, tout au long de l’année, chez leurs enfants, chez les amis…

– On n’a jamais aussi peu posé le pied chez nous ! On ne s’ennuie jamais. Quel bonheur…

– Chacun sa définition du bonheur. Moi, je m’épanouis à me sentir utile et j’aime trop ce que je fais.

Il complète avec force détails, déclinant avec emphase les aspects fabuleux de son fabuleux métier : toutes ces demeures magnifiques, ces vignobles, ces châteaux. Utile… On est quand même loin de l’humanitaire, et de l’humain tout court, pense Antoine. Son père brasse de l’argent, et c’est tout.

– Je m’ennuierais, à la retraite, conclut Jacques.

Simone se met à bouder ostensiblement. Elle en a assez de vivre seule, de s’occuper seule, de venir ici seule. Elle s’est sacrifiée toute sa vie à la carrière de monsieur et il ne compte pas faire un effort avant de devenir un vieux croulant ?

– Je suis curieux de ta définition du bonheur, papa… intervient tout à coup Antoine.

Jacques semble surpris. Plonge ses yeux dans ceux de son fils aîné, devant les regards qui glissent de l’un à l’autre. Simone observe son mari, d’un air amusé. Elle attend impatiemment la réponse. Il prend un léger temps de réflexion, pour lâcher un laconique :

– Pour moi, le bonheur, c’est réussir sa vie.

– Réussir sa vie ou réussir tout court ?

– Quand je regarde derrière moi, je me dis que j’ai réussi. Je me suis marié, j’ai des enfants, je vis dans une maison agréable, mon travail me passionne et me permet de vivre confortablement… Que vouloir de plus ?

– Et tu te soucies du bonheur des autres ?

– Antoine ! le reprend sa mère.

– Non, parce que si tu es heureux aux dépens du bonheur de ta famille…

– Antoine, ça suffit ! C’est Noël ! rappelle Simone avec autorité.

Rose pose une main sur l’avant-bras d’Antoine et lui fait les gros yeux, en signe d’accord avec sa belle-mère. Jacques reste de marbre.

– Ah oui, pardon, c’est Noël. Donc, à Noël, on ne parle pas des sujets qui fâchent.

– Non, en effet, appuie Simone, qui déteste cette façon de donner en spectacle la disharmonie de leur famille.

– C’est dommage. Pour une fois que c’était intéressant…

– Antoine… intervient Rose.

– Je prenais simplement la défense de maman. Elle mérite une retraite à deux, comme tout le monde. Elle a assez donné. Tu n’es pas d’accord, Arnaud ?

Arnaud n’a jamais su tenir tête à son père. Que va-t-il répondre ?

– C’est vrai, oui. Papa, tu pourrais quand même songer à prendre ta retraite…

Les yeux des deux frères se croisent et se sourient. C’est la première fois qu’ils font bloc, depuis fort longtemps. Double satisfaction pour Simone : un message clair est passé par deux tiers, et ses fils semblent renouer avec une certaine complicité.

– Alors, tout le monde se ligue contre moi ? Je savais que c’était Noël, mais j’ignorais que c’était ma fête ! s’exclame Jacques.

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