Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 15 – Être jaloux, quand même
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Être jaloux, quand même
Ce matin, Lou n’est que joie et énergie. Plus encore que d’habitude. Et pour cause… Elle ne reprendra pas, demain, le chemin de l’école, car ce sont enfin les vacances. Elle va pouvoir skier tous les jours avec le centre aéré, retrouver ses copains sans les cours, les cahiers, les devoirs à faire. Ce n’est pas qu’elle n’aime pas l’école, mais elle préfère le grand air, jouer, s’amuser… C’est tellement plus sympa !
Cette première semaine, cependant, elle n’ira pas au centre et elle en est ravie : sa copine Zoé est au chalet, avec ses parents et sa petite sœur Garance, venus en famille depuis Boulogne. Cédric et Mélanie étaient les voisins d’Antoine. Ils sont rapidement devenus bien plus que cela : de véritables amis. De ceux, plutôt rares, qui ne l’ont pas lâché dans la peine, qui sont restés à ses côtés, qui étaient là en cas de besoin, et même pour, de temps en temps, le bousculer un peu. Ils ont été les premiers à avoir perçu entre Antoine et Rose un petit quelque chose, bien avant que les intéressés n’en soient eux-mêmes conscients, tant ils avaient échafaudé entre eux un interdit de taille. Cédric et Mélanie avaient tout de suite adopté Rose, une fois leur couple officialisé. Les années côte à côte avaient solidifié plus encore cette belle amitié. Mélanie et Cédric en avaient eu gros sur le cœur de voir partir leurs voisins-amis avec qui ils partageaient tant. Alors ils avaient pris l’habitude de combler le vide qu’ils ressentaient depuis leur départ en se rendant dans les Alpes à chaque période de vacances ou presque. Pour la plus grande joie de leurs filles qui s’entendaient à merveille avec Lou.
C’est d’ailleurs la folie dans la chambre de Lou. Zoé et Garance sont aussi énergiques qu’elle dès le réveil. Ça saute sur les lits, ça lance les oreillers, ça crie, ça rigole. Ça réveille de bonne heure toute la maisonnée. Que l’on soit dimanche tient du détail. La grasse matinée ? Connaissent pas. Les trois chipies dévalent l’escalier au chant de « On veut dé-jeuner ! ». Elles sont accueillies par une Hermance qui, en dépit de sa bonne humeur habituelle, leur enjoint de se calmer un peu. Sinon, pas de déjeuner…
– Tu nous as fait des crêêêêêpes ! hurle Lou, avec son enthousiasme habituel.
– Ma Lou, qu’est-ce que je viens de dire ? Je vous ai demandé de vous calmer… Vous allez réveiller tout le monde…
– Trop tard, confirme Antoine, descendu à pas de loup, les cheveux hirsutes et les yeux bouffis de fatigue.
Lou éclate de rire à la vue de son père, imitée par les deux autres. Il est trop rigolo, Antoine. Non, vraiment, rien ne les calmera… sauf peut-être le fait de manger. Le reste de la maisonnée les rejoint, on s’attable autour d’un petit déjeuner de fête. En ce premier matin, on évoque le programme de la semaine. Le ski sera à l’honneur, évidemment. Et la luge. Et la confection d’un bonhomme de neige géant. Mais Antoine a aussi prévu de les emmener faire une balade en raquettes. Et vendredi soir, ce sera le gala de patinage ! Rose et Lou se produiront sur la glace devant eux. Cette perspective ne manque pas d’ajouter de l’enthousiasme à cette dernière qui n’était pourtant pas en déficit… Elle en renverse son bol de chocolat, ce qui provoque rires des petites et remontrances paternelles.
– Lou, quand même… Tu pourrais faire attention. Je crois que tu vas aller te calmer dans ta chambre pendant quelques minutes. Mais, avant, tu te lèves, tu vas chercher l’éponge, et tu nettoies. Correctement, c’est d’accord ?
Lou s’exécute sans broncher, sous les yeux attentifs de son père.
– Allez donc vous préparer pour le ski, ordonne Hermance aux trois filles, une fois que Lou a terminé de passer l’éponge.
Ses oreilles sont déjà fatiguées par les décibels matinaux. Elle n’a qu’une hâte : retrouver une maison silencieuse, se pelotonner dans son fauteuil avec le chat Maxou sur ses genoux.
*
* *
Parents et enfants ont oscillé toute la semaine entre joies de la neige et des papilles, entre chutes et franches rigolades. Les « Parisiens » partent déjà demain. C’est un peu triste, mais cette dernière soirée s’annonce festive. On reporte à demain l’émotion des au revoir.
Ce soir, on profite d’être tous ensemble, et on admire le club de patinage qui présente son gala. Devant les yeux ébahis de ses deux copines et ceux, admiratifs, de son père, Lou se livre avec les autres enfants à une très belle prestation. Sur la musique de Pirates des Caraïbes, les petits patineurs donnent tout ce qu’ils ont. Lou semble jouer sa vie et s’applique visiblement : lèvres rentrées, elle a l’attitude de l’élève concentrée et soucieuse de donner le meilleur d’elle-même. Quoi qu’il en soit, Lou montre de belles capacités, pour une première année. Antoine reconnaît l’aisance de Rose sur la glace. Comme si elle lui avait transmis ses aptitudes autant que ses attitudes. Ce n’est pas la première fois qu’il le constate. Elles n’ont pourtant aucun gène en commun. Parfois, il a tendance à l’oublier. Entre l’inné et l’acquis, il aurait tendance à penser que le deuxième l’emporte… Vie quotidienne, partage des passions, mimétisme font que Lou ressemble étonnamment à Rose. Aurait-elle été une Lou différente si elle avait grandi avec Raphaëlle ? Mais l’heure n’est pas aux questionnements philosophiques. Le passage des enfants sur la glace se termine sous les applaudissements, et son cœur de père se gorge de fierté.
Après les enfants et les ados, c’est au tour des adultes de se livrer à une chorégraphie sur glace. Rose danse d’abord avec trois autres femmes, sous le regard souriant d’Antoine, qui ne se lasse jamais de la voir glisser avec grâce et technicité, avec autant de naturel que si c’était facile. Sur un extrait de l’acte II du Lac des cygnes, les quatre patineuses enchaînent les mouvements avec brio. Antoine n’a d’yeux que pour Rose qu’il trouve évidemment plus que les autres. Plus belle, plus douée, plus souriante. Il est curieux de voir la suite. Il sait que le show se termine par son duo avec Romain.
Quand ils arrivent sur la glace, main dans la main, Antoine se tend malgré lui. Le couple de danseurs s’immobilise au centre de la patinoire.
– Ils sont magnifiques ! s’exclame Mélanie, dont l’admiration ne s’arrête pas à leurs tenues scintillantes.
Cédric approuve, Antoine aussi, un ton en dessous. Il a du mal à déglutir. La musique démarre. Il s’agit de « Time of My life ». « Comme c’est cliché », pense-t-il. Rose et son cavalier s’élancent. Alors que le public prend plaisir à les admirer tandis qu’ils évoluent sur la glace, les quatre minutes du morceau s’avèrent douloureuses et suffocantes pour Antoine qui peine à respirer. La gorge nouée, une suée glacée dans le dos, il constate avec effroi la complicité évidente qu’il y a entre Rose et Romain, faite de gestes et de regards. Il n’aime pas les mains de cet homme sur la taille de sa femme. Il n’aime pas qu’il la fasse tournoyer, qu’il la porte en la tenant par les cuisses. Il n’aime pas qu’ils jouent. Non, il n’aime pas du tout. Il a les mâchoires serrées.
– Ça va, Antoine ? s’enquiert Mélanie, peut-être surprise de le voir aussi tendu.
– Oui, oui, articule-t-il en tentant de se reprendre.
Mais il ment.
*
* *
Antoine a gardé le silence durant tout le trajet du retour. Il a félicité Rose du bout des lèvres. Il avait même perdu son enthousiasme pour la prestation de Lou. N’a su que lui dire « bravo, ma chérie », mais sans vraie conviction, sans toute la fierté qu’il avait éprouvée.
Rose a fait semblant de se satisfaire de ce retour. Elle s’est dit qu’elle avait peut-être raté un chapitre, qu’Antoine était contrarié par quelque chose qui lui échappait. Comment aurait-elle pu deviner qu’il était jaloux ? Il ne l’avait jamais été.
– Tu es sûr que ça va ? lui a-t-elle demandé, avec sollicitude.
– Évidemment que ça va, a-t-il répondu, un peu trop sèchement. Pourquoi ça n’irait pas ?
Une fois les enfants couchés et enfin silencieux, les quatre adultes sont redescendus terminer cette dernière soirée près du feu, avec un vin chaud ou une tisane aux épices. Antoine essaie de faire bonne figure, même si devant ses yeux tournoient encore Rose et ce Romain, et que cet épisode lui reste en travers. Et comme si cela ne suffisait pas, Mélanie revient sur le sujet, répétant pour la cinquième fois de la soirée : « C’était super ! » Quand elle ajoute : « Quel bel homme, ce Romain », il manque de s’étouffer et de recracher du vin chaud sur son pull blanc. Rose hausse les épaules. Elle n’en a que faire. Voilà qui pourrait rassurer Antoine, mais il a du mal à desserrer les dents.
– Il patine bien, c’est l’essentiel, ajoute-t-elle en riant.
– Oui, enfin… Rien d’exceptionnel non plus. Qu’est-ce qu’il a de plus que l’autre, celui qui a dansé juste avant, avec la rousse ? Pas grand-chose. Sauf une belle gueule. Quoiqu’un peu « minet », je trouve. Mais je ne vois pas le rapport avec le patinage. Même si, visiblement, ça donne une valeur ajoutée pour Mélanie… entre autres.
Son air bougon plutôt inhabituel rencontre trois paires d’yeux étonnées.
– Me dis pas que tu es jaloux, Antoine ? demande Cédric, taquin.
Tous le regardent et tentent de le sonder.
– N’importe quoi, répond-il avec trop de véhémence.
Rose se tourne vers lui et lui caresse la joue avec beaucoup de douceur.
– Ce n’est que du patinage, mon chéri. Dans la danse aussi, les corps sont en contact, et alors ? Ça ne t’a jamais posé de problème jusque-là. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Antoine a un peu honte. Il sait bien qu’elle a raison, que sa jalousie n’est pas justifiée. Qu’elle est même ridicule. N’empêche… Il n’a pas aimé être spectateur de leur connivence.
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