Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 14 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 14 – Retrouver Manon

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Retrouver Manon

 

Manon et Rose, c’est une histoire qui date. Elles se sont connues en 6e, sur les bancs du collège, à Saint-Germain-en-Laye. Elles sont depuis toujours aussi dissemblables que le jour et la nuit, mais sont restées amies. Malgré des caractères différents, des orientations différentes, des modes de vie différents, des choix différents. L’amitié n’obéit à aucune logique, à aucun tracé. Il y a entre elles un élastique qui les rapproche ou les éloigne, selon les moments qu’elles ont traversés. Depuis que Rose vit au Grand-Bornand, il tend à se détendre. Souvent, elle y pense. Constate que les kilomètres entre elles les amènent, évidemment, à se voir moins fréquemment. Normal, puisque Manon est restée en région parisienne. Mais elles se croisent aussi moins souvent par téléphone ou messagerie, ou vidéo. Pour Rose, il n’est pas seulement question de kilomètres entre elles. Il y a d’autres explications possibles. Il lui apparaît assez nettement que « chacune est dans sa vie », à construire son couple, à grandir. Logique, à leur âge. Mais Rose aurait tendance à attribuer leur « éloignement psychologique » à autre chose… une sorte de décalage auquel Antoine ne serait pas étranger. Car, à bien y réfléchir, c’est en effet petit à petit, détail par détail, qu’un changement s’est produit entre les deux filles. Bien avant que Rose quitte l’Île-de-France, Manon s’était montrée légèrement plus distante. Depuis que Rose était avec Antoine. Certes, Rose s’était elle-même recroquevillée sur son nouveau couple et la famille qu’ils formaient, avec Lou… ce qui avait entraîné moins de temps ensemble, et peut-être un brin de jalousie de la part de Manon. Mais, surtout, il y avait peut-être tout simplement les quatorze ans d’écart avec Antoine, et le caractère bien trempé de Manon avec lequel celui-ci ne semblait pas en symbiose. Voilà : entre Antoine et Manon, cela ne tenait d’aucune évidence. Ils se côtoyaient par obligation, parce qu’ils avaient Rose en commun, dans une relation polie mais dénuée de complicité, ne se parlant que par nécessité, ne creusant aucun sujet, ne laissant échapper ni affection ni enthousiasme, sans réel partage, dans laquelle on ne rit pas vraiment ensemble ni des mêmes choses. Ce n’est pas qu’ils ne s’entendent pas… On pourrait plutôt dire qu’ils s’indiffèrent.

C’est pourquoi la venue de Manon et de Vincent, lors de ces vacances d’hiver, en ce début de février, fait autant plaisir à Rose qu’elle l’appréhende. Comme l’été dernier, comme chaque fois. Elle se demande toujours comment cela va se passer. Pour autant, elle n’en dit rien à Antoine. Ne veut pas le culpabiliser (est-ce qu’on choisit d’avoir des atomes crochus avec quelqu’un ?). Il ignore officiellement – mais devine peut-être – qu’elle est déçue, au fond, de l’évolution de cette vieille amitié. Lui la respecte, fait des efforts, se montre aimable, parle… y compris avec Vincent, avec lequel il n’a pas beaucoup plus d’affinités. Il le trouve un peu spécial (il l’est, par son côté pince-sans-rire, cynique, blasé et prétentieux à la fois), ne partage pas ses centres d’intérêt. Heureusement, à défaut d’avoir tous ensemble de grandes discussions intéressantes, ils ont le même goût pour les jeux de société, qui agrémentent et sauvent leurs soirées. Jeux de cartes, jeux de plateau, jeux de stratégie, jeux de mots… toute la collection d’Antoine et de Rose peut y passer.

*

* *

Le troisième soir, ils se retrouvent tous les six autour d’une fondue savoyarde réalisée dans la plus pure tradition par Hermance. Les morceaux de pain plongent avec gourmandise dans le fromage au vin blanc qui file autour des piques en métal. Il ne faut surtout pas faire tomber son croûton dans le poêlon, sinon gare au gage ! Lou se montre intraitable, en arbitre.

– Elle est délicieuse, votre fondue, Hermance ! félicite Manon avec enthousiasme.

Vincent approuve de la tête. Il se régale tellement qu’il enchaîne les morceaux de pain à une vitesse prodigieuse qui ne lui permet pas de parler. À croire qu’il n’a pas mangé depuis quinze jours. Rose ne l’a jamais vu si vorace, ce qui déclenche l’hilarité de la tablée.

– Le ski, ça creuse ! s’exclame Hermance, étonnée par les capacités pantagruéliques de Vincent. Vous avez passé une bonne journée ?

– Oh oui ! La neige était parfaite, là-haut, assure Manon.

– C’est vrai, confirme Antoine. Avec ce qu’il est tombé la nuit dernière, les pistes sont très agréables.

– Pfff, lâche Lou. Je suis trop dégoûtée de ne pas avoir pu en profiter.

Si les Parisiens ont la chance d’être déjà en vacances, celle qui joue à la préado est toujours à l’école et va devoir patienter encore quelques jours. Rose sourit avec empathie. Elle non plus n’en profite pas : elle travaille toute la journée aussi.

– Au fait ! lance Manon. On a vu qu’il y avait une soirée DJ sur glace après-demain soir. Ce serait super d’y aller tous ensemble !

– Oui, enfin, tous ensemble… pour vous, les jeunes, la reprend Hermance. Ce sera sans moi.

Elle préfère en rire.

– Je garderai Lou, ajoute-t-elle.

– Mais je veux y aller, moi ! râle Lou.

– Tu as école le lendemain, donc c’est non, ma chérie, dit Antoine fermement.

– C’est pas juste, répond sa fille en croisant les bras, en signe de mécontentement. C’est toujours la même chose. J’avais envie de danser et de patiner ! Ça fait longtemps…

– Tu as patiné avant-hier, lui rappelle Rose en riant.

– C’est ce que je dis : ça fait longtemps, répète Lou avec un maximum de mauvaise foi, tout à fait assumé.

– On dirait Manon quand je l’ai connue, remarque Rose à voix haute.

Celle-ci fait semblant de s’offusquer, avant d’éclater de rire.

– C’est vrai que j’étais médaille d’or de « râlage »… admet-elle.

– Tu étais ? Tu as gardé de bons restes !

Et tous de rire autour de la table, à la pique de Vincent. Il ne perd jamais une occasion de la titiller.

La soirée se poursuit joyeusement. Après la fondue et des clémentines, ils ont sorti des jeux de société. L’ambiance est au beau fixe.

Finalement, la semaine avec Manon et Vincent se sera bien passée. La soirée « DJ sur glace », au cours de laquelle la patinoire se transforme en boîte de nuit, sera même qualifiée de « meilleur moment » à l’unanimité. Seul bémol pour Antoine : il a enfin rencontré le fameux Romain, le partenaire de danse sur glace de Rose. Elle en a parlé bien des fois depuis qu’elle s’entraîne avec le club, et avec lui tout particulièrement. Il les a vus discuter ensemble. Les a trouvés un peu trop proches. Il n’en a rien laissé paraître, n’en a rien dit. Pas son genre d’être jaloux.

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