Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 20 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 20 – Tomber

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Tomber

 

Simone est repartie. Lou passe deux semaines à Reims, chez mamie Tricot et papy Pêche. Deux semaines pendant lesquelles leur maison reprend vie. L’énergie de Lou, ses bavardages, sa voix un peu rauque, ses éclats de rire sèment dans toutes les pièces un peu de joie et de gaieté. Il n’y a que Lou qui soit capable de ce petit miracle.

Lou a remplacé Raphaëlle sans bien sûr la remplacer. Elle lui a succédé. Et la voir courir dans le jardin, arpenter le couloir, battre les œufs en neige pour réaliser des meringues… cela rappelle à Pierre et Marie l’enfance de Raph, dans une nostalgie à la fois douce et douloureuse. Le présent rejoint le passé. Parfois, la silhouette de Lou revêt l’allure du fantôme de leur fille.

Si Lou n’a pas une conscience exacte de ce qui se joue quand elle est là, pour eux, dans leur esprit, elle ressent tout de même un malaise diffus qui plane toujours au-dessus de la maison. Et même si elle joue à la perfection le rôle de gentille petite fille joyeuse, elle s’applique à nuancer son comportement, à ne pas en faire trop, comme pour ne pas leur donner trop d’émotions. Lou s’adapte à la tristesse des regards.

*

* *

Antoine mène un groupe sur le mont Lachat de Châtillon, au-dessus du Grand-Bornand. Ils sont partis assez tôt ce matin, comme souvent au mois d’août, afin d’éviter la menace des orages de fin de journée. Ce soir, ils n’y échapperont pas. Mais ils seront rentrés.

Quoique. En ce début d’après-midi, le ciel gronde déjà, au loin. Et il s’assombrit brusquement. L’orage se rapproche et s’étend. L’écart entre un éclair et le coup de tonnerre associé se réduit, laissant à penser que la météo s’est montrée optimiste sur l’horaire.

– Il ne faut pas traîner, tranche Antoine d’un ton ferme.

À la vue du ciel de plus en plus menaçant, le groupe, pas rassuré, s’en remet volontiers à son guide et abandonne le chemin prévu pour amorcer une descente plus rapide vers le village avant que les trombes d’eau et la foudre ne les frappent.

La pluie s’introduit dans la randonnée, rendant glissants le sentier de terre comme les cailloux. Le pied devient moins sûr, la démarche plus hésitante. À part pour Antoine qui navigue rapidement et avec aisance de la tête à la queue du groupe et vice versa, pour s’assurer que tous suivent ou encourager les plus inquiets ou les plus fatigués.

Mais, tout à coup, dans un raidillon, le pied d’Antoine glisse et, sans qu’il ait le temps de s’en rendre compte ni de réagir, sa jambe cède. Sa chute s’achève quelques mètres plus bas. Il pousse un cri de douleur. Les membres du groupe qui se trouvaient derrière lui arrivent en hâte à sa hauteur ; ceux qui marchaient en contrebas, alertés par son cri, remontent aussi vite qu’ils le peuvent. Antoine a pour l’instant trop mal pour avoir honte, mais ce sentiment ne tardera pas à s’imposer en lui. Lui le guide, le garant… Il se retrouve blessé, victime. À cause de lui, le groupe est à l’arrêt. Peut-être même en danger, avec cet orage qui monte.

Sa jambe est cassée. Fracture ouverte. Ce n’est pas beau à voir, les plus sensibles du groupe ont dû s’écarter. Il ne pourra pas finir la randonnée, c’est trop dangereux. Il faut appeler les secours. En attendant leur arrivée, à l’aide d’une serviette éponge, on lui applique un bandage compressif.

*

* *

Antoine est coincé au chalet depuis deux jours, immobilisé dans une armature de métal sur toute la longueur de la jambe. Hermance, aux petits soins, lui tient compagnie. C’est le monde à l’envers. Il est censé être en pleine santé et sportif… un dur ! Il se sent idiot et nul. « Tu parles d’un guide… » Pour lui, c’est un échec cuisant. De ceux qui pourraient lui faire remettre en question son choix, ses aptitudes. Blessé si vite, si lourdement, pour si peu… Sur un sentier, certes caillouteux, mais classique, sans difficulté majeure. Oui, il a honte.

Rose a tenté de le raisonner. « Une blessure bête » ; « Ça peut arriver à tout le monde » ; « Tu es un bon guide » ; « Tu en as trop fait, il faut dire… Tu ne te reposes jamais : cela fait deux mois que tu randonnes plusieurs heures, tous les jours… C’est une alerte de ton corps. Il t’a dit stop… Il faut que tu te ménages et que tu l’écoutes… » Rose n’a sans doute pas tort. Même si cela est difficile à admettre. Il a sans doute présumé de ses forces… Par orgueil ? Non. Il adore son métier, et il adore consacrer ses jours de « repos » à randonner avec Lou et Rose… Parce que c’est un passionné. Parce qu’il a la montagne dans le sang. Et qu’il en a été privé trop longtemps… Il ne peut s’empêcher d’en faire trop, comme pour compenser, rattraper le temps perdu.

Et voilà le résultat : double fracture, deux mois d’arrêt. La fin de la saison fichue.

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