Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 53 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 53 – Être mise au pied du mur

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Être mise au pied du mur

 

Les grandes vacances ont commencé tôt pour Lou. Avec le bac, les élèves de seconde sont relâchés dès la mi-juin.

Il y a une semaine, elle apprenait la grande nouvelle. Ce week-end, elle est déjà en vacances pour deux mois et demi. L’année scolaire, sa première en dehors du chalet, est passée vite, finalement. Une drôle d’année… Entre les problèmes de santé de son père et ses problèmes de cœur, elle a été servie. Heureusement, l’amitié de Lilou et de Maya, notamment, lui apporte beaucoup. Sans compter Hugo, qu’elle va revoir enfin, pour la suite de leur trek dans les Pyrénées. Elle a hâte. Elle ne sait plus bien ce qu’elle ressent pour lui. Son cœur prenant un malin plaisir à bondir dès qu’elle reçoit l’un de ses messages, elle se dit que leur amitié glisse peut-être vers autre chose… Mais Lou a peur. Ses relations avec les garçons ne sont jamais très simples. Elle a un cœur fragile. Ne voudrait pas qu’il s’émiette par trop d’attentes et trop de déceptions. Elle va revêtir la carapace dont elle a le secret.

*

* *

Antoine et Rose préparent leur mariage avec sérieux, bonheur et motivation. Dans quelques semaines, ils seront mari et femme. Pendant quelques semaines, ils oublieraient presque la maladie et ses réalités. Ils sont sur un nuage, dans une parenthèse de coton. Rose est aux anges. Antoine n’est pas en reste. Cette fois, il participe vraiment aux préparatifs. Lors de son mariage avec Raphaëlle, il s’était laissé guider comme un automate. Il avait laissé les autres (Raph et sa mère en premier lieu) décider pour lui. Il travaillait… Il avait laissé aux femmes le pouvoir de choisir. Là, non. De la liste des invités qui s’allonge à vue d’œil, au choix du restaurant ou des couleurs de la déco, Antoine donne son avis sur tout, argumente au besoin. Il ne veut rien rater de l’organisation. Partie prenante de ce projet qu’il a lui-même lancé, il s’y investit pleinement. Hormis pour la robe et la coiffure de la mariée, il est de toutes les décisions. Pendant quelques semaines, il ne se réveillera la nuit plus seulement à cause de douleurs ou d’angoisses, mais aussi pour répondre à cette grande question : « A-t-on bien pensé à… / n’a-t-on pas oublié de… ? »

*

* *

Lou va passer quelques jours à Reims, chez les parents de sa maman. Elle s’y rend à reculons. Elle va encore s’ennuyer à mourir. Il y a quelques jours, elle a demandé à Antoine s’ils seraient invités au mariage. Elle aurait bien aimé, quand même. Il a répondu : non. Cela n’avait aucun sens. Ils ne cautionnaient certainement pas cette union, et il serait mal à l’aise, lui. Quant à Rose… Non, vraiment, c’était inenvisageable. « Tu as bien le droit d’être heureux », a-t-elle dit à son père, à quoi il a souri. Il avait envie d’ajouter : « Pas de leur point de vue, non. » Et, surtout, il lui reste en travers les dernières paroles de son ex-belle-mère, lorsqu’il lui avait annoncé sa maladie. Passés les mots désolés et compatissants, elle avait cru bon d’ajouter : « Le Seigneur te rappelle auprès de Raphaëlle plus vite que prévu… C’est peut-être un signe. » Il avait eu envie de hurler dans le combiné.

*

* *

Un moment entre parenthèses, entre Reims et les Pyrénées, dans la chambre de Lou.

Rose l’aide à préparer son sac de randonnée, tente d’exploiter au mieux le peu de place disponible pour y loger le maximum d’affaires, pour un minimum de poids… et un maximum d’envies de l’ado. Exercice suffisamment périlleux pour que Rose se batte avec le sac en question, sous les yeux amusés de Lou, qui prennent un éclat grave en un instant.

– Pourquoi tu as accepté de te marier avec papa, si c’est pour être veuve bientôt ?

Rose s’immobilise. Sort les mains du sac, se retourne et s’assoit presque lourdement sur le lit. Elle ne l’a pas vue venir, celle-là…

– Qu’est-ce que tu racontes ? demande-t-elle, sonnée.

– Te fatigue pas, Rose. Je sais tout. Depuis Pâques… J’attendais que vous vous décidiez à m’en parler, mais, apparemment, j’aurais pu attendre longtemps. Je vous trouve lâches.

– C’était pour te protéger… tu sais bien.

– Me protéger de quoi, puisque ça ne changera rien ? Elle a bon dos, la protection. Et vous comptiez me prévenir quand ? Sur son lit de mort ?

– Oh, Lou, ne dis pas ça. Essaie de nous comprendre… Nous avions peur de ta réaction. Nous pensions que ce serait mieux de reporter certaines annonces… pour que tu te fasses à l’idée petit à petit.

– Parce que tu t’y fais, toi, à l’idée que papa va mourir ?

– Bien sûr que non.

Rose baisse la tête et réfléchit. Que dire ?

– Nous n’avons pas d’autre choix que de vivre avec cette idée, et de ne pas gâcher le temps qu’il reste. Et d’être là…

Les larmes aux yeux de Rose n’échappent pas à Lou, qui vient s’asseoir auprès d’elle. Elles ne parlent plus pendant un long moment, dans un temps de communion en suspension. Elles ont des pensées, des larmes, des images en commun… et peut-être aussi déjà l’idée qu’elles sont maintenant comme elles le seront un jour : plus que toutes les deux.

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