Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 13 – Prendre le temps autour d’un chocolat chaud
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Prendre le temps autour d’un chocolat chaud
Rose et Lou sont parties trois jours avant Antoine. N’ayant que deux jours de congé, ce qui est déjà bien, il ne fera qu’un aller-retour rapide entre Le Grand-Bornand et Fécamp. Beaucoup de kilomètres pour le plaisir accordé à Rose d’être sur ses terres à la Saint-Sylvestre. Elle n’aurait pu envisager de passer à la nouvelle année sans lui. Elle serait restée au chalet s’il n’avait pas pu se libérer.
Rose et Lou ont donc troqué la neige et les pistes pour la mer et la plage. Anne-Marie et Yann, mamie Mer et papy Bêtises, étaient si heureux de les revoir ! Le temps leur avait paru long sans leur fille et leur petite-fille, depuis l’été dernier. Pour l’occasion, dès le premier soir, sont arrivés groupés Marie-Cécile, la tante et marraine de Rose, son mari Michel, ainsi que Fanny et Bastien.
Pendant que Lou fait découvrir le fameux jeu de toc à ses grands-parents, Rose part marcher le long de la plage avec Marie-Cécile. Ensuite, elles iront à leur salon de thé habituel. De ces rituels immuables que rien ne saurait empêcher. Elles aiment toujours se retrouver et discuter ensemble. Il y a entre elles un lien très fort noué, sans doute, au moment où Rose avait pour maison l’hôpital. Marie-Cécile avait autant épaulé sa sœur, en proie à des angoisses vertigineuses, que sa nièce, multipliant chaque semaine la centaine de kilomètres qui la séparait de Saint-Germain-en-Laye, où ils habitaient alors. Quand Anne-Marie avait du mal à rester forte et à s’occuper de Fanny et Bastien qui avaient besoin d’elle aussi, Marie-Cécile prenait le relais dès qu’elle disposait d’un moment. Elle apportait à Rose des livres. Elle restait auprès d’elle, lui parlait, la soutenait. Tout cela, bien entendu, une fois que la petite fille était sortie de sa chambre stérile.
Depuis, elles ne se voient jamais sans se parler vraiment. De tout, de rien… mais le plus souvent de choses profondes, personnelles, philosophiques. Cela, sur fond de joie. C’était peut-être Marie-Cécile, d’ailleurs, qui avait inculqué à Rose son énergie vitale, son goût des bonheurs simples, son appétence pour la contemplation. Elle lui avait appris tout cela, oui. Puis l’élève avait dépassé le maître, par sa propre capacité de résilience. Par son regard sur le monde et la vie qu’elle puisait partout, y compris dans le mouvement. La danse avait fait partie du processus.
– Antoine va bien ? demande Marie-Cécile, une fois le pied posé sur la plage de galets.
– Oui, très bien. La saison commence. Elle s’annonce prometteuse : il a beaucoup neigé.
– Je ne sais pas comment tu fais pour vivre là-bas, soupire Marie-Cécile en riant. Toute cette neige… Certes, c’est beau, mais il faut déblayer, conduire sur des routes glissantes… Il faut aimer, quand même. Je ne pourrais pas.
– Moi, j’aime. J’aime cette vie au grand air, à la campagne. Nous sommes privilégiés. Certes, il faut souvent prévoir large, côté timing, pour déblayer, comme tu dis, à cette saison. Mais quel bonheur de se réveiller le matin sous la neige et de redécouvrir le paysage, qui a changé depuis la veille. On ne s’en lasse jamais. Depuis que nous vivons là-bas, il n’y a plus de stress. Nous nous sentons reposés et sereins. Et Lou est tellement heureuse !
Marie-Cécile sourit. Elle est touchée depuis toujours de voir sa Rose en « maman ». Parfois, elle lui demande si elle aimerait avoir un autre enfant, un autre vraiment à elle. Mais Rose dit toujours : « Pour l’instant, je n’en ressens pas le besoin. » Parfois, elle développe : elle est encore jeune… et puis Lou est « comme sa fille ». Elle l’a connue à ses quinze premiers jours de vie et, depuis, elle a presque toujours vécu avec elle.
Elles marchent longtemps, se ménageant régulièrement des pauses contemplatives. Rose a toujours aimé le son particulier des vagues se frayant un chemin sur les galets avant de se retirer, et regarder le soleil descendre et colorer les falaises de calcaire. La lumière est si belle, les après-midi d’hiver. Pas étonnant que les impressionnistes aient trouvé leur inspiration dans cette région.
Autour d’un chocolat viennois et d’un délicieux carrot cake, les deux femmes consacrent leur discussion à l’évocation de la famille, au sens large. Derniers événements, mariage en vue, naissances attendues, orientation des jeunes, projets divers… Une mise à jour des données, en somme.
Elles quittent le salon de thé et prennent la direction de la maison des parents de Rose. En chemin, elles parlent de la danse, de la joie de l’enseigner.
– Je n’aurais jamais cru que je pourrais être aussi épanouie, dans ma vie, et dans tous les domaines, glisse Rose en guise de conclusion, au moment de franchir le portillon du jardin.
– Je suis tellement heureuse de te savoir heureuse, répond sa marraine en la prenant affectueusement par les épaules.
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– Tu es ravissante, ma chérie, susurre Antoine à l’oreille de Rose, lorsqu’il la découvre dans une robe de réveillon noire, simple mais très élégante et qui souligne sa silhouette fuselée.
Rose sourit et l’embrasse.
– Tu n’es pas mal non plus, avoue-t-elle, avec un regard tendre.
– Et moi ? Je suis ravissante, moi ? demande Lou qui passait par là, l’oreille assez tendue pour avoir entendu son père, et qui se met à tournoyer pour faire voleter sa robe à paillettes, en guise d’argument imparable.
– Tu es magnifique, ma puce. Viens là que je te fasse un bisou.
Elle s’exécute et met ses bras autour du cou de son père, qu’elle entrouvre finalement plus grand afin que Rose se joigne à eux. « Câlin à trois ! »
La scène n’a pas échappé aux parents de Rose, qui pensent, comme tous ceux qu’ils connaissent : « Quelle jolie petite famille… »
Les seuls qui ne partagent pas cet avis sont ceux qui ne peuvent accepter cette image d’un bonheur qui aurait dû être celui de leur fille. Et cela peut se comprendre. Les parents de Raphaëlle, dont c’était l’unique enfant, n’ont jamais réussi à se remettre de son décès dans les circonstances que l’on connaît, pas plus qu’ils n’ont réussi à admettre que Rose l’ait remplacée très vite dans la vie puis dans le cœur d’Antoine et de Lou. S’ils acceptent éventuellement de recevoir Rose chez eux, ou de venir au chalet chaque année, c’est uniquement pour la petite. Ils ne sauraient reconnaître les qualités de Rose, ils la tolèrent, et c’est tout. Parce qu’il le faut bien. Le malheur ne les rend pas objectifs… Antoine a renoncé depuis longtemps à leur prouver qu’ils ont tort. Un jour, il leur avait dit : « Raph aurait aimé Rose, si elle l’avait connue. » Mais n’avait récolté qu’un haussement d’épaules méprisant. Ils n’accepteraient jamais la réalité qui était la leur depuis huit ans. Huit ans de malheur, huit ans de non-acceptation, huit ans à vivre à deux, sans enfant, sans espoir, sans vie, sans joie autre que celle de voir de temps en temps leur petite-fille. Huit ans, avec la certitude que toutes les années à venir se vivront à l’identique. Pierre et Marie appartiennent à la catégorie des gens qui ne parviendront jamais à faire leur deuil. La chambre de leur fille est restée telle quelle… pièce sanctuaire gravée dans le marbre, où Marie vient encore parler tous les jours à Raphaëlle.
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La Saint-Sylvestre a été semblable à celle des autres années, festive, pantagruélique, joyeuse. Fanny, la petite sœur de Rose, a annoncé sa grossesse en fanfare, ce qui a ajouté à l’ambiance générale. Marie-Cécile et Rose ont tenu bon sur la piste de danse jusque très tard, comme à leur habitude, et se sont couchées les dernières. Quand Rose s’est mise au lit près d’Antoine, il a murmuré, ensommeillé : « J’aime quand tu danses. »
Et cela leur rappelle toujours comment la danse, un soir d’hiver au Grand-Bornand, les avait rapprochés, sur la piste d’une discothèque – lieu non romantique par excellence. Lorsque Rose danse, elle accède à une autre dimension. Comme possédée, ailleurs. Il l’avait alors découverte sensuelle, sûre d’elle dans son regard, presque provocante, et il n’avait pas su si elle jouait. Elle avait tellement fait tourner la tête d’Antoine qu’il l’avait embrassée sans réfléchir. Et c’est ce baiser-là qui avait enclenché leur histoire d’amour.
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