Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 16 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 16 – Espérer

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Espérer

 

Lou profite de sa deuxième semaine de vacances au centre avec ses copains d’école et des touristes. Antoine alterne entre ses activités de moniteur ESF et de guide pour des randonnées en raquettes. Rose danse et fait danser. Il n’y a pas d’entraînement de patinage pendant les vacances. Au grand soulagement d’Antoine, qui n’est pas pressé qu’elle retrouve Romain. Il ne craint pourtant rien. A toute confiance en Rose. C’est une espèce de malaise idiot, une peur irrationnelle qui le dépasse un peu, sur lesquels il va devoir travailler. Lui-même ne comprend pas pourquoi il est jaloux, comme ça, tout à coup. Pourquoi là, pourquoi maintenant ? Alors qu’il ne l’a jamais été, ni avec Raph, ni avec Rose, ni avec aucune autre. C’était jusqu’alors un sentiment totalement étranger, ce qui d’ailleurs le rassurait. Il sait combien la jalousie, lorsqu’elle est maladive, peut se transformer en prison. Sans en arriver là, il compte bien se reprendre, s’empêcher de s’enfoncer dans des pensées sombres et suspicieuses. Hors de question qu’il surveille Rose, son emploi du temps, son téléphone, son attitude. Elle a seulement patiné avec lui. Ce n’était qu’une chorégraphie. A priori, ils ne se voient jamais en dehors des cours et des répétitions. Il n’y a vraiment pas de quoi être jaloux. Surtout que Rose est tellement au-dessus de cela. Il sait son amour. C’est le meilleur des remparts. Elle se fiche totalement de ce Romain. Il se répète cette phrase comme un mantra.

Quelques jours plus tard, Rose se décide à évoquer le sujet au cours de la soirée. La surprise qu’elle a ressentie reste encore étonnamment présente à son esprit. Elle a besoin qu’il l’éclaire. Ils lisent dans le canapé. Elle lève les yeux de son livre, le regarde et lui demande, mi-sérieuse, mi-amusée :

– Mon chéri… Je voulais savoir… Tu as vraiment été jaloux ?

Il suspend sa lecture et pose les yeux sur elle, songeur. Elle doit parler du gala et de ce Romain.

– On va dire que j’ai ressenti quelque chose d’inhabituel qui doit ressembler aux symptômes de la jalousie, admet-il. Une sorte de douleur de te voir danser avec cet homme…

Il se rappelle les sensations physiques et surtout cette désagréable impression de voir évoluer sous ses yeux un vrai couple, qui danse, qui se regarde, qui se frôle, se touche, se séduit… comme seul au monde.

– Mais tu t’es imaginé… des choses ? Sincèrement ? Tu as douté de moi ?

– Non, non. J’ai toute confiance en toi. Tu le sais bien. Je ne m’explique pas vraiment ce qu’il s’est passé. C’était idiot, mais c’était tellement vrai… C’était plus fort que moi, sur le moment.

– D’accord… Je n’aimerais pas que tu doutes de moi.

Que pourrait-elle chercher ailleurs qu’elle n’ait déjà, de toute façon ? Elle n’ajoute pas qu’elle trouve tous les autres hommes transparents. Il la prend dans ses bras et l’embrasse. Évidemment qu’il a confiance en elle. Il sait comme leur couple est fort et uni.

*

* *

S’il y a bien quelqu’un qui le sait aussi, c’est Hermance.

Un soir d’avril, alors que Rose est absente et qu’Antoine l’aide à préparer le dîner, Hermance s’attaque à un sujet qu’elle n’a pas souvent eu l’occasion d’aborder et qui pourtant lui tient à cœur :

– Dis, mon Antoine, je voulais savoir… Est-ce que tu comptes demander la main de Rose, un jour ?

Surpris, il suspend son geste. Garde un poireau dans une main, le couteau dans l’autre. Regarde sa grand-mère. Juge l’expression désuète. Il ne se voit pas aller à Fécamp trouver celui qu’il considère déjà comme son beau-père pour obtenir son accord. Imaginer la scène le fait sourire : lui, un genou à terre, la main sur le cœur, le regard suppliant… devant Yann, que tant de solennité amuserait beaucoup. Hermance, elle, a gardé les traditions et les images de son temps. Mais le mariage, de nos jours, ne regarde que les mariés. Pas les grands-mères… aussi pleines d’espoir soient-elles.

– Je ne sais pas, mamie… On est bien comme ça, et je ne vois pas ce qu’un mariage pourrait nous apporter de plus.

Les épaules d’Hermance s’affaissent sous le poids de la déception.

– Mais tu l’aimes, ta Rose, n’est-ce pas ? demande-t-elle, comme si la réponse qu’elle connaît déjà était une raison toute trouvée et non négociable. Et elle t’aime aussi…

– Ce n’est pas la question, mamie. Et puis, j’ai déjà été marié.

Il contemple son annulaire vide. Il avait mis longtemps à enlever son alliance. Trois ans et demi. Jusqu’au soir où Rose était revenue en disant : « Je n’ai pas envie de vous quitter » et qu’elle l’avait embrassé. Ce geste qu’il n’avait jamais eu la force de faire, pas même pendant sa relation d’un an avec Jeanne, lui était apparu évident et naturel. Il avait retiré son alliance et l’avait déposée dans le coffret à bijoux de Raph, au grenier. Rose avait pris, par certains côtés, la place de Raphaëlle. Pour autant, avait-il envie de porter une bague gravée à leurs deux noms, avec une date, au même emplacement ? Antoine ne savait pas trop… Il vivait un bonheur sans nuages, et paradoxalement beaucoup plus fort, avec Rose. Fallait-il changer quelque chose à cette vie parfaite ?

– En tout cas, mon Antoine, si tu en as envie, ne tarde pas trop…

Antoine comprend le sous-entendu. Il n’aime pas quand Hermance évoque sa fin, même à demi-mot. Elle est en pleine santé, la mort ne la prendra pas de sitôt. C’est ce qu’il se dit souvent. Pour se rassurer. Et parce qu’il y croit réellement. Sa grand-mère, c’est un roc. Pendant des décennies, elle n’est quasiment jamais allée chez le médecin. Ce n’est pas elle qui creuse le gouffre de la Sécurité sociale, se vante-t-elle d’ailleurs. Elle a, oui, une santé de fer. Au point que tous, et lui le premier, l’imaginent déjà centenaire.

– J’aimerais tellement être là… Je vous aime tellement, mes chéris, je voudrais tellement voir cela de mes yeux, continue Hermance, la voix tremblante.

Tous ces « tellement » sont à l’image de l’envie, de l’espoir, de l’amour de sa grand-mère. Touché, Antoine se lève et s’approche d’elle, la serre dans ses bras… comme si cela pouvait éviter à ses larmes de couler.

– Et je suis sûre que Lou en serait très heureuse aussi, ajoute Hermance, comme si cet argument pouvait achever de convaincre Antoine.

Ni la clairvoyance d’Hermance ni son émotion ne feront flancher Antoine ce soir.

Pour autant, il en parlera avec Rose ce même soir, lors du coucher. Ce n’est pas la première fois qu’ils évoquent un possible mariage. Néanmoins, ni l’un ni l’autre n’en a vraiment envie. Et cette fois pas plus que la précédente. Ils n’en ont pas besoin. Ils sont très heureux ainsi. Se marier dans l’unique but de faire plaisir à Hermance leur paraît un peu léger… Il a beau la chérir, on ne se lance pas dans les préparatifs et ce que cela implique pour les beaux yeux d’une vieille dame, aussi adorée soit-elle. Rose n’a jamais rêvé de mariage, de belle robe blanche, de grande fête. Elle ne souhaitait que rencontrer l’homme de sa vie, le bon… et il est là, dans ses bras. Que pourrait-elle souhaiter de plus ? Elle a déjà tout.

Parfois, malgré elle, malgré eux, car Antoine partage cette crainte, elle a peur. Ils sont tellement haut dans le bonheur qu’ils risquent d’atteindre le summum de la félicité. Peut-être y sont-ils, sans le savoir…

Parfois, une angoisse sourde l’étreint.

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