Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 45 – Absorber le choc
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Absorber le choc
Antoine et Rose sont sortis de l’hôpital dans un état second. Bras dessus bras dessous, pour se soutenir mutuellement. Silencieux.
Leurs esprits sont miroirs ou jumeaux. Ils pensent les mêmes mots : handicap, dégradation, mort. Ils imaginent le même avenir fait de rendez-vous médicaux, de médicaments qui ne soignent pas, de contraintes, un avenir dénué de rêves et d’espoir. Un avenir tout tracé de douleurs vers la mort. Elle est au bout, elle les attend.
Les heures et les jours qui suivent se vivent au ralenti, mais… ils n’attendent plus. Ils savent. Ils savent tout, peut-être en savent-ils trop. Aurait-il fallu retarder certaines questions, pour garder un peu d’espoir ? À quoi bon, puisque ça ne sert à rien ? L’ennemi est à présent identifié. Démesurément grand. Un géant, un monstre, un cyclope sanguinaire qui aura, de toute façon, la peau d’Antoine. Ils se préparaient au combat. Mais la lutte est plus qu’inégale. Le mal a gagné avant même la bataille. Le mal le terrassera. La voilà, la vérité. Celle qu’ils voulaient connaître mais qu’ils voudraient maintenant ignorer.
Combien de temps ? C’est l’une de leurs questions centrales. Combien de temps lui reste-t-il à vivre ? Combien de temps restera-t-il encore debout, déjà ?
Leurs nuits sont un désastre. Ils dorment en pointillés, malmenés par des angoisses qui les rendent insomniaques. Le spectre de la mort rôde au-dessus de leur lit et s’invite dans leurs rêves. De toute façon, leur présent, leur vie semblent être devenus un cauchemar. Un cauchemar diurne et réel qui répond si mal à la question « pourquoi ? ». Pourquoi lui, pourquoi eux, pourquoi maintenant ? Pourquoi cette punition ? Antoine n’a-t-il pas déjà assez souffert ? Quelle faute a-t-il commise pour être corrigé de la sorte ? Qui lui en veut, sur cette Terre, ou aux cieux, pour lui infliger cette épreuve de plus, la dernière ? Pourquoi cette injustice ? Alors qu’ils étaient si heureux… Ils sont dans un tel état de désolation qu’ils se sentent incapables d’accueillir Lou ce week-end. Ils ont prétexté une obligation du côté de Paris pour qu’elle reste à Annecy, chez Mariette et Régis. L’ado l’a mal pris. Décidément, c’est compliqué, à la maison. Encore plus depuis son « T’es pas ma mère ». C’est resté assez tendu entre ses « parents » et elle. Antoine lui avait demandé de s’excuser, mais, butée, elle avait refusé. Pourquoi ? Puisque c’est la vérité… Et là, comme par hasard, ils ont trouvé une bonne raison de ne pas l’accueillir ce week-end. Les vacances d’hiver commencent dans une semaine. Ils ne vont quand même pas réussir à l’éloigner du chalet ? Elle a l’impression de ne plus avoir sa place auprès d’eux. Et sa colère grandit.
*
* *
Il leur a fallu presque dix jours pour réussir à se faire à l’idée de cette maladie. Ils ne l’acceptent pas pour autant. Ils commencent seulement à intégrer le fait qu’elle existe, qu’elle est là, qu’ils vont devoir vivre avec, que leur destin est lié à la SLA. Mais ils ne l’acceptent pas. Il y a trop d’incompréhension et d’injustice. Trop de renoncements qu’il va falloir admettre.
Antoine sait qu’il ne sera plus jamais guide ou moniteur de ski, qu’un jour il ne marchera plus, que son avenir se résumera aux murs du chalet et, plus tard, à un lit. Comment accepter cela, franchement ? Il regarde ses jambes qui fondent… Dans deux mois, il rencontrera une nutritionniste qui lui donnera des conseils personnalisés pour sa lutte déjà perdue contre la maladie et la fatigue.
– Il faudrait qu’on le dise, lui glisse Rose, un soir qu’ils sont couchés.
– À qui ? Ça changera quoi ?
Rose soupire. Antoine est sombre et amer depuis l’annonce du diagnostic. C’est normal, mais…
– Tu le dois… à tes parents, à ton frère, à tes amis… à ta fille. Et moi je voudrais pouvoir le dire, aussi. Cela va peut-être nous faire un peu de bien d’en parler. Nous allons avoir besoin d’être entourés. De voir du monde. On ne va pas s’enfoncer dans une solitude silencieuse et déprimante à deux…
– C’est trop tôt, pour Lou.
– Admettons. Même si je crois que c’est important qu’elle le sache. Elle est assez grande pour comprendre, et elle doit bien sentir que quelque chose cloche, qu’on lui cache des choses…
– Et tu veux lui dire quoi ? Qu’elle va perdre son père avant ses vingt ans ?
Rose soupire. Comme s’il y avait besoin de tout dire, d’un seul coup, de manière brutale…
– Je ne crois pas que j’en aurai la force, finit par avouer Antoine, les larmes aux yeux.
– Je t’aiderai. Je suis là, lui rappelle Rose en se pressant plus fort contre lui.
Antoine ferme les yeux. Il sent les larmes forcer ses paupières closes et dévaler ses tempes, couler dans ses cheveux pour mouiller son oreiller. Cela n’échappe pas à Rose, qui applique sa bouche partout sur son visage, en de petits baisers doux. Elle a envie de lui dire : « On va y arriver. » Elle s’en empêche, il aurait rétorqué : « Arriver à quoi ? La lutte est vaine. » Alors qu’elle voulait juste dire : « Arriver à leur parler, à tous », « Arriver à vivre avec ça »… Peut-être même : « Arriver à être encore un peu heureux. »
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