Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 6 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 6 – S’aimer

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S’aimer

 

Le réveil du 7 septembre est toujours un peu étrange pour Antoine, même huit ans après. Chaque année, ce jour lui rappelle tout autant l’arrivée dans la vie de sa fille que celle de sa femme dans la mort. Ce jour funeste qui lui a pris l’amour de sa vie alors que Raphaëlle donnait naissance à Lou. Ce jour où il est devenu père et veuf à quelques minutes d’intervalle. Ce jour où le malheur a pris le pas sur le bonheur qui aurait dû être. Ce jour dont il a longtemps cru ne jamais se remettre. Et pourtant… Non seulement il s’en est remis, mais en plus il vit depuis un autre amour, tout aussi fort. Peut-être même encore plus fort.

Antoine observe avec tendresse Rose qui prend le temps de se réveiller à ses côtés. Elle a encore les yeux fermés et pousse de petits gémissements. Il adore ce moment où elle émerge du sommeil et le découvre qui la regarde. Alors elle sourit. Et ce sourire-là vaut tout l’or du monde. Tous les jours, et plus encore aujourd’hui. Parce que le réveil d’une nuit blanche, il y a huit ans, à la maternité, a été le pire de toute sa vie, et que chaque réveil au côté de sa Rose a la saveur de l’eau fraîche après la traversée du désert.

Parfois, il se dit qu’elle lui a sauvé la vie.

En plus du malheur qu’il traînait comme un boulet de trois tonnes, Antoine, quand il a rencontré Rose, était un acharné de boulot. Il était bien content d’avoir trouvé Rose, dont il profitait du dévouement, moyennant espèces sonnantes et trébuchantes, afin de mieux se dévouer au dieu Travail… de tenter d’oublier l’absence et de mieux fuir ses responsabilités. Il avait mis du temps à lui témoigner sa gratitude. Il avait fallu des étapes, des prises de conscience. Petit à petit, aussi, il s’était rendu compte qu’elle tenait autant au bien-être de Lou qu’au sien à lui. Peut-être, indirectement, pour sa fille, qui méritait certainement un père plus investi et surtout plus aimant. Peut-être aussi par pure empathie. Parce que Rose est ainsi : désirant faire le bien, participer à rendre heureux. Et il ne saurait définir en quelques mots « la recette » de Rose. C’est un mélange d’état d’esprit, de vision des choses et de la vie, un optimisme à toute épreuve dont il a compris les racines assez tardivement. Il ne savait pas que quelqu’un comme elle, une fée solaire, pouvait exister pour de vrai. Il mesurait depuis chaque jour la chance qu’il avait de vivre avec un soleil souriant, un regard aimant et un corps câlin à câliner.

D’abord, il n’avait vu que des freins à leur histoire. Non, à vrai dire, il n’avait rien vu du tout, tout à son chagrin, puis à ses a priori, puis enfin à Jeanne. Quand Cédric et Mélanie avaient tenté de lui ouvrir les yeux, il avait ri… C’était n’importe quoi ! Rose n’était qu’une gamine. Certes, très mûre pour son âge, mais enfin, quand même. Finalement il était tombé amoureux, presque soudainement. Il avait eu peur que ses sentiments ne soient pas partagés, il avait craint une histoire d’amour à sens unique, platonique, aux airs d’amitié. Mais Rose était revenue, elle était restée. Et, depuis, ils ne s’étaient plus quittés.

Au début, il trouvait qu’ils formaient un couple bizarrement assorti. Leurs âges, leurs milieux d’origine, leurs personnalités, leurs amis, leurs vécus… tout lui semblait différent. Pourtant, loin de révéler une incompatibilité, leurs différences avaient été et restaient une richesse, une originalité à préserver, une force à chérir.

Rose ouvre les yeux et sourit. Lui dit : « Bonjour, Amour. » Il ouvre les bras pour qu’elle s’y blottisse. Elle l’embrasse, caresse son torse. Elle aussi sait quel jour on est. Pour elle, il a toujours été « le jour de Lou ». Elle aime se rappeler le premier qu’ils ont fêté ensemble. Ils étaient tous les trois : le père veuf, la petite orpheline et l’employée. Mais elle avait réussi à célébrer l’anniversaire de Lou malgré la peine et la présence particulière de Raphaëlle dans tous les esprits, dans la maison, jusque dans son portrait géant du salon…

– Ça va ? lui demande-t-elle avec douceur.

Il hoche la tête. Huit ans, et, même s’il y pense, il a au fond du cœur la certitude que les plaies ont cicatrisé et séché, la sérénité… et surtout, surtout, le sentiment intense d’aimer et d’être aimé très fort, qui le ramène souvent à cet étrange paradoxe : c’est peut-être ce terrible malheur qui lui a permis aujourd’hui d’être plus amoureux et plus heureux que jamais. Avant, il culpabilisait de penser cela. Plus maintenant.

Avec Raphaëlle, il l’avait compris plus tard, trop tard, ils faisaient fausse route. Avec Rose, il était redevenu lui-même, en cohérence avec ses aspirations profondes, plus léger, moins sérieux, dans la réalité des rêves de son enfance : une vie simple, à la montagne, avec les deux (trois) aimées.

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