Le Sourire des Fées (2020)

Laure Manel · Chapitre 11 sur 75

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Le Sourire des Fées (2020)

Chapitre 11 – Accueillir son frère

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Accueillir son frère

 

Rose et Lou se tiennent sur le quai, main dans la main. Elles guettent Arnaud dont le train vient d’arriver. C’est à qui des deux l’apercevra la première. Les voyageurs descendent un à un. Bientôt une silhouette vaguement familière se tourne vers elles. C’est lui. Grand, de corpulence normale, quoique visiblement amaigri, Arnaud leur adresse de loin un signe de la main. Ils ne se sont pas vus souvent, mais ils se sont parlé en vidéo il y a quelques jours. Rose et Lou avancent dans sa direction. Arnaud ouvre les bras pour que Lou s’y jette, mais elle n’en fait rien. Par solidarité avec son père ? Non, plutôt parce que son oncle ne lui paraît pas faire, à proprement parler, partie de la famille. Son tonton d’Amérique, comme elle le dit parfois, porte dans ce surnom son statut d’étranger. Aussi Lou se contente-t-elle d’imprimer une bise timide sur la joue barbue d’Arnaud. Il se redresse, croise les yeux bienveillants de Rose et la salue.

– Merci d’être venues me chercher, dit-il avec un pauvre sourire.

– Je n’allais quand même pas te laisser prendre le bus. C’est normal, voyons !

Rose attrape l’un de ses sacs. Par réflexe.

– Antoine n’a pas pu venir, ajoute-t-elle. Il avait du travail.

Arnaud a la politesse de feindre de la croire. À quoi bon relever ? Il sait bien qu’en cette saison Antoine n’est pas plus en randonnée que sur des skis… On est fin novembre. La neige a peut-être gagné les sommets, mais les pistes n’ouvriront que dans un mois environ.

Ils se dirigent tous les trois vers le 4X4 de Rose.

– Veux-tu passer chez Mariette et Régis avant ? Ils n’habitent qu’à cinq kilomètres, demande Rose avec prévenance.

– J’avais prévu d’aller les voir plutôt dans quelques jours. Je suis un peu fatigué par le voyage, mais c’est gentil de me le proposer.

Rose ne le connaît pas assez, mais devine à la lassitude de sa voix qu’il n’est pas seulement fatigué. Une mauvaise passe, a dit Simone. Un euphémisme pour ne pas prononcer le mot dépression.

*

* *

Lorsque le trio arrive au chalet, Antoine et Hermance sont dans la cuisine, à préparer un gratin de crozets. Antoine a bien entendu le moteur de la voiture, mais opte pour ne pas bouger. Hors de question pour lui de faire l’honneur d’un bel accueil à son frère, qu’il n’a pourtant pas vu depuis deux ans. Quant à Hermance, elle ne bouge pas pour une autre raison : son ouïe n’est plus de la première jeunesse.

Rose franchit le seuil de la cuisine avec un regard désapprobateur. Antoine ne peut que le remarquer, décide de se reprendre et esquisse un mouvement vers son frère. Il lui fait la bise. Hermance l’attire dans ses bras et l’étreint avec chaleur… comme si, au fond d’elle, elle avait cru ne jamais le revoir.

Lou, que le trajet a libéré de sa réserve, a retrouvé sa verve habituelle et s’est mis en tête de faire visiter le chalet à son oncle.

– Viens, tonton ! Tu vas voir, il est trop bien, le chalet. Il a changé depuis que tu es venu, je crois.

Elle l’emmène d’un étage à l’autre à une vitesse effrénée, jouant à l’hôtesse manifestement pressée. La précision inutile de ses annonces, à chaque ouverture de porte, fait sourire Arnaud :

– Là, c’est la cuisine… Là, c’est la salle de bains… Là, c’est ma chambre…

Il trouve le lieu cosy, félicite Antoine et Rose pour leur bon goût. Éprouve fugacement un brin de jalousie, à les voir si proches et manifestement heureux.

Le chalet respire la sérénité et donne envie de se blottir dans un plaid au coin du feu. Un havre de paix pour âme amochée, se dit Arnaud. Sa première impression le conforte dans l’idée qu’il a bien fait de venir. Même si son frère ne l’a pas accueilli de la meilleure manière. De toute façon, il n’en attendait pas vraiment plus. Il connaît le côté rancunier d’Antoine. Il se dit qu’il va pouvoir compter sur les trois femmes de la maison. Et il espère, au fond, repartir avec un peu plus… une étincelle retrouvée, un lien renoué avec Antoine, idéalement. Il verra bien.

*

* *

Il a vu. Au bout de trois jours, il décidait d’écourter son séjour, dont il n’avait de toute façon pas franchement défini le terme. Arnaud s’était dit : « Je partirai quand je le sentirai. » Pour le sentir, il l’a bien senti… Dès le deuxième jour, l’animosité même pas rentrée de son frère, son refus manifeste de passer du temps avec lui, sa relative indifférence sur son sort (ah bon, on t’a viré, après des mois de harcèlement ? Ah, OK…) l’avaient autant surpris que dégoûté… L’attitude autrement plus affable et généreuse d’Hermance et de Rose qu’il espérait contagieuse n’y a pas suffi. Pas plus que la gentillesse et sa complicité naissante avec Lou. Arnaud a préféré renoncer que de se prendre un nouveau mur. Il est reparti comme il était venu, s’est arrêté un peu chez Mariette avant de rentrer à Bordeaux. Il a insisté pour que Rose le laisse prendre le car, cette fois. Elle a refusé, ajoutant qu’elle le raccompagnerait à Annecy, montrant à Antoine à quel point il avait été en dessous de tout, espérant le réveiller. Elle ne cautionnait pas son attitude. Il la décevait… sans doute pour la première fois depuis qu’ils étaient ensemble. Elle ne comprenait pas sa crispation, ses rancœurs d’un autre temps, son absence de bienveillance, sa mesquinerie… Il avait retrouvé son frère, son seul, son unique frère, bon sang ! Il avait là l’occasion de démêler les conflits, de faire table rase, de poser les marques d’une complicité nouvelle entre eux. Qu’importaient les vieilles jalousies, les incompréhensions, les déceptions et les lacunes… Il fallait oublier ça et permettre à leur relation de repartir sur de nouvelles bases.

La veille du départ d’Arnaud, quand il a eu dit qu’il préférait s’en aller parce qu’il sentait qu’il « dérangeait », Rose et Antoine se sont disputés, une fois la porte de leur chambre fermée. Le genre de choses qui n’arrive presque jamais. Elle voulait qu’il s’excuse, qu’il tende la main à son frère, qu’il l’empêche de repartir. Il était mal, il avait besoin d’eux ! « Tu n’as pas de cœur » a été la phrase de Rose qui a transpercé celui d’Antoine. Comment pouvait-elle penser cela ? Elle ne voulait pas comprendre sa souffrance de frère niée, il y a huit ans. « Je pensais que tu avais l’âge de la maturité et que tu avais dépassé le stade revanchard », lui a-t-elle assené. Elle n’a pas ménagé ses coups. Pour le faire réagir. Pour qu’il ait honte. Il n’a rien laissé paraître. En son for intérieur, pourtant, Antoine a été atteint. Mais il était trop fier, il a laissé partir Arnaud.

Le lendemain, Simone a appelé Antoine. Visiblement pour en remettre une couche. « Je pensais que tu avais grandi, mais non. Tu ne pouvais pas faire un effort ? Tu voulais qu’il reparte de chez toi encore plus déprimé ? Quel égoïste tu fais ! Tu crois que c’est ce que voulaient Hermance, Rose et Lou ? As-tu pensé à elles ? » Bref… Il en a pris pour son grade, de tous les côtés.

Hermance, elle, n’a rien dit. Mais son silence déçu, les jours d’après, parlait pour elle.

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