Le Sourire des Fées (2020)
Chapitre 24 – S’interroger
– 24 –
S’interroger
Antoine va mieux. Et pour cause… On lui a enlevé son attelle, et même s’il doit encore marcher avec ses béquilles, il se sent évidemment délesté d’un poids autant physique que psychologique. Il a donc retrouvé un semblant d’allant et de bonne humeur. Il aperçoit le bout du tunnel. À la sortie, au loin, c’est l’hiver, la saison de ski pour laquelle il sera remis sur pied. Il est d’attaque ! Motivé pour que sa rééducation se passe le plus vite et le mieux possible. Il donnera tout. La montagne lui manque, il lui tarde de la retrouver.
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Depuis sa conversation à cœur ouvert avec Hermance, Rose est obsédée par l’idée que la grand-mère d’Antoine lui cache quelque chose. Cela fait deux semaines qu’elle tourne sa phrase et ses possibles vérités. Et si Hermance avait aimé quelqu’un d’autre que Pierre ? Elle voudrait tant savoir… Rose échafaude toutes sortes de scénarios dans son esprit, plus ou moins fantaisistes. Mais peut-être l’aïeule avait-elle simplement voulu dire que, malgré tout, malgré son malheur, elle avait aimé son mari ?
Rose a essayé, depuis… Elle a tenté une approche, lancé des hameçons. S’est aventurée avec Hermance dans une conversation sur le thème des relations parents-enfants, rebondissant sur la joie qu’elle avait éprouvée à être mère, puis grand-mère. Mais, même là, Rose n’a pas récolté beaucoup d’informations. Le seul point qu’elle avait trouvé intéressant, c’est quand l’aïeule a parlé de Jacques. D’après elle, il tient du caractère de Pierre à son retour d’Algérie, rigide et froid. Il avait pourtant souffert de vivre auprès de ce père difficile. Mais il avait hérité de son tempérament comme de son attitude, pour devenir lui-même un père dur ou au moins absent. Et taiseux. Un homme qui s’est enfermé dans la bulle des affaires alors que son père à lui avait choisi la bulle des souvenirs de guerre. Chacun son échappatoire… C’était la première fois qu’Hermance se livrait au sujet de son fils et parlait de lui en tant que père. Elle en a profité pour confier ses regrets :
– Tu sais, ma Rosie, ça me peine beaucoup, ce qu’est devenue la relation d’Antoine avec Jacques… Je ne lui jette pas la pierre, au contraire : c’est bien Jacques qui est responsable de ce gâchis. Je le lui ai déjà dit, et je sais qu’il l’a entendu. Mais bon… a soupiré Hermance. Tu sais comme il est fier et orgueilleux ! Si seulement il avait laissé Antoine choisir sa voie. Il n’était pas fait pour travailler dans un bureau à manier des chiffres, derrière un ordinateur, avec un téléphone branché à son oreille. Antoine rêvait de montagne. Jacques l’en a éloigné.
– Je sais, Hermance, je connais l’histoire.
– Oui. Je radote ! Souvent je me demande quelle vie il aurait eue s’il était resté ici.
Le temps se suspend un peu, pendant que les deux femmes tentent d’imaginer d’autres choix, un autre passé.
– Lou n’existerait pas, fait remarquer Rose.
– C’est vrai ! s’exclame Hermance. Cela aurait été trop dommage. Quelle joie, cette enfant… Quel bonheur de vous avoir ici, avec moi…
Nouvelle pause. Hermance et Rose pensent sans doute à la même chose.
– La vie est vraiment étrange, lâche Hermance dans un nouveau soupir. Sans la disparition de Raphaëlle…
– Oui.
Elles se comprennent.
– C’est le destin. C’est peut-être que ça devait se passer comme cela… pour nous, du moins, ajoute Hermance avec gravité.
Rose ne peut abonder. Mais, souvent, elle y pense… Il aura fallu ce malheur pour qu’ils se rencontrent tous les trois.
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Les jours s’enchaînent autant qu’ils se réduisent. Alors que l’idée d’un secret d’Hermance continue d’obséder Rose, Antoine réalise avec assiduité séances chez le kiné et exercices pour consolider sa jambe.
La curiosité l’emportant, un soir qu’ils sont dans leur lit, Rose ose enfin poser des questions à Antoine au sujet de son grand-père. Elle n’a pas besoin de lui demander comment il était. Elle le sait déjà. Un jour, il lui avait résumé le personnage : « Pas drôle. » Il ne fallait pas rigoler avec lui. Encore moins crier ou faire des bêtises. Il fallait filer droit. Et ne pas parler à table sans autorisation. Comme avec son père. Rose avait rétorqué que Jacques était un grand-père honorable pour Lou, qu’il appréciait visiblement ses pitreries, que c’était d’ailleurs elle qui provoquait ses sourires. Antoine avait admis que son père ne possédait pas tous les défauts de son grand-père à lui.
– Tu penses qu’Hermance a été heureuse avec son mari ? demande Rose franchement.
– Je ne pense pas, non. Il était vraiment dur. Elle ne devait pas rigoler tous les jours non plus.
– Tu crois qu’elle l’aimait ?
– Je sais juste qu’elle l’a aimé, mais que la guerre est passée par là et a changé beaucoup de choses. Mais c’est quoi, cet interrogatoire, tout à coup ?
Rose sourit et poursuit sur sa lancée :
– Tu crois qu’elle a pu aimer quelqu’un d’autre que lui ?
– Tu continues ! Pourquoi toutes ces questions, Rose ? Et pourquoi maintenant ?
Rose lui raconte sa conversation avec Hermance. Antoine paraît dubitatif. Sa grand-mère, avoir aimé un autre homme ? Avoir eu un amant ? Il en rirait presque. Visiblement, il oublie qu’elle n’a pas toujours été un peu replète, eu le visage constellé de taches de vieillesse et strié de rides… Qu’elle a été jeune, qu’elle a eu vingt ans, qu’elle a été belle. Qu’elle a été une femme. Qu’elle a plu, un jour. Rose le lui rappelle, il devient pensif.
– Je n’ai aucun souvenir qui pourrait me faire penser ça. Mais tu n’as qu’à le lui demander. S’il y a quelqu’un à qui elle pourrait le dire, c’est toi.
Rose sourit, éteint la lumière et se blottit contre Antoine pour s’endormir au plus près de lui.
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