Nocturne français

Bertrand de Saint Vincent · Chapitre 1 sur 77

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Nocturne français

Touche finale

 

Printemps 2021. J’ignore quand tout a basculé. Quand ce qui restait de légèreté dans la vie parisienne, dans l’esprit français, dans le regard des gens a disparu ; quand le ricanement a rayé de son éclat sinistre la tendre beauté de nos sourires et l’insouciance a été balayée de notre horizon.

J’ignore l’instant où la fragilité des êtres, leur subtilité, leur part d’ombre a été niée ; le moment où nous nous sommes inclinés devant des tyrans sans visage qui prétendent réécrire notre histoire et nous enseigner la perfection.

Je ne saurais dater le jour où la fin de notre monde a eu lieu.

Ce qui est sûr, c’est que depuis des années, on sentait monter la vague annonciatrice. Les reproches, les condamnations morales, les jugements rétrospectifs sur la France d’hier et son modèle haute couture se multipliaient. Sa grandeur passée était devenue coupable. Comment osait-on encore la défendre, la vanter, la porter aux nues, quand son aura reposait sur l’ignominie, le culte désuet d’un art de vivre imposé au monde entier par quelques-uns ? Comment continuer à discourir de choses futiles, afficher cette belle humeur, cet esprit virevoltant qui ont fait la légende d’une nation orgueilleuse quand, par sa faute, la planète allait si mal ?

Dans un élan hâtivement qualifié de démocratique, des individus qu’on n’avait jamais vus auparavant ni jamais entendus se sont déchaînés sur les ondes, les réseaux sociaux pour dénoncer des valeurs auxquelles nous avions la faiblesse d’être attachés comme aux paroles de vénérables ancêtres : le panache, l’élégance, la courtoisie. Cette « possibilité d’une île », ce croisement magique, où dans la caresse d’une lueur éphémère – ne fût-elle symbolisée que par un plat, une tenue vestimentaire ou une conversation – la morne banalité du quotidien se dissout autour d’une table, d’un mot brillant ou d’un froissement de tissu.

À nos yeux, c’était cela, la civilisation : cet idéal de grâce, cette harmonie mystérieuse dont la France, qui en fut un symbole, était invitée à porter le deuil.

Méprisant ces conventions jugées aristocratiques, dédaignant cette alliance de la beauté et du sacré, les tenants du nouvel ordre moral n’ont eu de cesse d’en piétiner les fondements. Puisque rien n’était supérieur à leur propre jugement, ces milliers de termites se sont mises à retourner la terre pour recréer l’homme à leur image. La France devait expier son crime, renier les vestiges d’un ordre ancien, craquelé comme un visage sans botox, le remplacer par un nouveau où l’égalitarisme aurait définitivement planté ses crocs.

Vieille lubie, qui s’était il y a cent ans appelée le communisme et qui revenait, exaltée par le même canal d’une avant-garde béate.

Engoncée dans son confort, sa satisfaction d’elle-même, son attachement aux bibelots de la modernité, une pseudo-élite bourgeoise a pris la tête du combat. Drapée dans sa bonne conscience, faussement rebaptisée « bohème », elle prône désormais la transparence à outrance. Puisque l’homme est condamné à être bon, pourquoi en cacher les zones d’ombre ? La France, terre des droits de l’homme, où ses coreligionnaires avaient applaudi la fin de l’Ancien Régime, doit à nouveau montrer l’exemple et faire pénitence pour retrouver, sinon sa beauté, du moins sa bonté originelle.

La révolution est en marche. Elle va supprimer les privilèges, éteindre, par la terreur des clameurs souterraines, cette manière, capricieuse et singulière, que la France a de se distinguer, et qui en a fait, dans l’imaginaire des peuples, une perle rare, taillée par les siècles et, par bien des aspects, inimitable.

Dans sa biographie de Fouché, Stefan Zweig raconte comment, en une nuit, ce dernier, entendant au-dehors monter les cris de haine d’une foule habilement manipulée, prit peur et changea brutalement d’opinion pour rejoindre le camp de ceux qui avaient voté la mort du roi.

C’est ainsi que la lie des réseaux sociaux, hurlant à la mort, a poussé des classes dirigeantes apeurées à sacrifier à leur survie les restes d’une France qualifiée de « rance ».

La force de caractère de quelques-uns peut modifier le cours de l’Histoire ; mais c’est la lâcheté du plus grand nombre qui en fixe le cap.

Cette chasse à l’homme – nul besoin d’être aristocrate, il suffit désormais d’être étiqueté mâle, blanc, conservateur, voire grand bourgeois – voit ses effets multipliés par le bouleversement engendré par la transformation digitale. De jeunes et ténébreux visionnaires, que l’on pourrait assimiler aux grands conquérants d’autrefois et dont un jour on fera le procès, l’ont menée tambour battant ; sans imaginer, pour la plupart d’entre eux, à quelles extrémités elle aboutirait. C’est le cheminement habituel des révolutions. Elles dévorent les fanatiques de la première heure. Danton, Desmoulins furent les victimes de l’engrenage qu’ils avaient sauvagement initié. D’anciens compagnons de route de Google ou Facebook ont annoncé, la mine défaite, qu’ils sautaient du train en marche. Trop tard. La machine dont ils ont enclenché le mécanisme ne s’arrêtera plus. Elle est définitivement passée du côté de ceux qui veulent réinventer l’histoire du monde.

Face à cette hydre qui exclut, interdit, pointe du doigt, tout abri est illusoire. Espion sans visage, sans frontière, Internet renverse les équilibres anciens. Adieu conversations feutrées, réunions discrètes, secrets d’alcôve, mots doux glissés à son voisin ou sa voisine de table ; adieu sourires, plaisanteries incorrectes, non-dits, compliments. Adieu liberté.

Tout geste émanant d’une caste dite privilégiée est désormais livré, tel Jésus à la foule, pour devenir propriété de cette dernière ; les condamnations pleuvent. Dissimulés derrière leur écran, les internautes dénoncent le spectacle d’un luxe indécent comme une offense à leur modeste condition. Comment ose-t-on afficher une telle fortune quand leur propre infortune, imméritée, est si flagrante ? Ils réclament des têtes au bout d’une pique et nul n’osera les leur refuser.

L’ancien modèle craque de partout. Les fissures s’agrandissent, les codes explosent, les insultes pleuvent ; sur la Toile, l’excès tient lieu de savoir-vivre. On se parle sans se connaître, on se condamne sans pitié. Pourquoi s’aimer les uns les autres quand il est si facile de se détester ? Dans l’ombre, les frustrations aiguisent leurs flèches et laissent libre cours aux délices immondes de ces morsures empoisonnées, partagées par le plus grand nombre : l’envie, la jalousie.

Une civilisation s’éteint dans un bruit de clavier. De l’extérieur, des ombres mortelles observent la scène. Leurs couteaux aiguisés, les loups de l’islamisme guettent leur proie pour finir d’égorger ces peuples désarmés qui ne croient plus en leur destin.

Sur ce tissu crépusculaire, marionnettes dont les ficelles sont usées jusqu’à la corde, les « élites » pathétiques peinent à assurer le spectacle. Ces figures dérisoires d’un pouvoir installé dans une longue et veule complicité ne font plus que de la figuration, à peine intelligente.

Les énarques programmés à être les meilleurs ne peuvent plus que constater que tout leur échappe, y compris leur école. Les nouvelles règles du jeu leur sont devenues étrangères.

Fidèles à leurs habitudes, les hommes politiques français affichent une guerre de retard. Vaincus avant les premiers coups de feu – comme en 40 – par la gangrène d’un angélisme aveugle, ils dénoncent avec virulence un fascisme depuis longtemps démonétisé. Mais refusent de combattre celui qui les tient en laisse. À l’abri derrière la nouvelle ligne Maginot imaginée par leurs conseillers techniques – les éléments de langage –, la plupart d’entre eux répètent à l’envi les discours que leurs futurs bourreaux rêvent d’entendre.

Croyant sauver leur peau, ils perdent leur âme.

C’est curieux, ce besoin qu’ont les hommes politiques de faire des phrases. On dirait une scène des Tontons flingueurs. Les snipers les frappent par surprise. Ils visent le cœur, le portefeuille, ou plus bas. Les cibles tombent une par une.

La vie politique française s’est enlisée dans des problèmes d’argent, de mœurs ou d’alcôves. Les veilles de révolution se ressemblent. À bout de course, sentant confusément la fin d’un cycle, la cour de Louis XVI, après avoir renoncé à tous ses devoirs, cédait au libertinage et aux plaisirs vulgaires. À leur image, les élites contemporaines ne songent plus qu’à la satisfaction immédiate de leurs envies. Nulle trace d’idéal, ni de vision lointaine ; nulle ambition qui les dépasse, nul attachement à la France. Un souffle court, des sentiments qui ruissellent, l’assouvissement, brut, de leurs caprices.

C’est ainsi que les classes dirigeantes, par bêtise, calcul ou égoïsme, livrent, pieds et poings liés, leur pays à l’inconnu.

Sur le devant de la scène, vieux couples qui après s’être tant aimés se déchirent pour capter l’héritage, journalistes et politiques jouent jusqu’à l’épuisement un interminable vaudeville. L’âge venant, on a moins envie de coucher ensemble.

Les histoires intimes dominent les débats. Nicolas Sarkozy, dont l’énergie brute avait séduit la France, fit sa première apparition de nouvel élu sur le yacht d’un ami milliardaire dans l’espoir de retenir la femme qu’il avait voulu éblouir et qui venait de lui annoncer qu’elle le quittait. Il ne se remettrait jamais de ce faux pas initial. Quelque temps plus tard, tentant de transformer le cauchemar en conte de fées, il officialiserait sa nouvelle liaison avec un top model dans les allées fleuries du meilleur des mondes, Disneyland : « Carla, c’est du sérieux », gouaillerait-il devant des journalistes qui n’avaient plus aucune raison de le respecter.

Après lui, le candidat naturel de la gauche, Dominique Strauss-Kahn, dut se retirer, la queue basse, emporté par la tourmente de sa frénésie sexuelle. François Hollande, faux benêt qui lui succéda par une erreur de casting, se ridiculisa aux yeux du monde entier en se faisant photographier à son insu – silhouette reconnaissable sous son casque de scooter – au bord d’un trottoir menant à l’adultère. La mesure phare que l’on retiendra de son maigre quinquennat fut l’adoption d’une loi autorisant le mariage des homosexuels.

Son successeur, Emmanuel Macron, fit de son idylle naguère scandaleuse à l’âge de 16 ans avec une femme de 40 ans une légende rose. Et, conquérant le pouvoir par une utilisation opportuniste des réseaux sociaux, donna l’illusion d’incarner une nouvelle ère.

 

Plongé dans ce tourbillon, dont la plupart ne perçoivent, comme d’un tsunami à venir, que les éclaboussures, les hommes ont continué à vivre, comme si de rien n’était. Que peuvent-ils faire d’autre ? Ils sont nés pour cela. Sans véritable croyance, dénués de grands espoirs, inquiets de tout, ils se sont réfugiés dans la peur de vivre et une infantilisation croissante. Pistes cyclables, trottinettes, ruches pour les abeilles, les villes se sont déguisées en parcs d’attractions pour distraire ces silhouettes inconscientes du danger mortel qui les menace.

Envoyé spécial sur le front d’une guerre invisible dont les grognards posaient en smoking et les femmes en talons aiguilles, j’ai suivi, de loin, les soubresauts de ce délitement progressif. Cela secouait ? Ce n’était pas une raison pour lâcher sa coupe de champagne. Avant l’avarie fatale, les passagers du Titanic étaient, eux aussi, persuadés que leur navire était insubmersible.

Souriant et plaisantant, les acteurs de l’ancien monde se sont accrochés jusqu’au bout à la rambarde du paquebot. Chacun interprétait avec application la partition dont il avait appris les notes par cœur. Il ne faut pas s’y tromper : sous le masque de ce qui peut paraître une fantaisie légère, règne une discipline rigoureuse. Quels qu’ils soient, les codes, les principes, les us et coutumes ne pardonnent pas à l’intrigant maladroit. Une ambitieuse – et non des moindres – me confia parcourir avec application certaines chroniques pour tenter de percer les secrets d’une manière d’être qu’elle rêvait, dur comme fer, de maîtriser. Elle y est parvenue. Si je le lui rappelais aujourd’hui, elle me traiterait d’affabulateur.

Elle a tant dissimulé pour se frayer son chemin qu’elle est sincèrement convaincue que ce sont les autres qui mentent.

Plongé au milieu de cette cour et de ses oiseaux volages, j’ai surpris leurs dialogues, noté leurs attitudes, capté leurs regards. J’étais au théâtre, confortablement installé au premier rang. Je m’imprégnais de l’atmosphère, m’émerveillais de cette capacité qu’ont les êtres humains à se renouveler pour jouer cette comédie qu’on appelle la vie. Certains ont pensé que je perdais mon temps : cette chasse aux (nœuds) papillons, s’indignaient-ils. À la radio, un donneur de leçons me reprocha mes fréquentations.

Je ne lui reprochai rien, pas même de me lire. Je me contentai de cesser de l’écouter.

Une curieuse énergie m’attirait dans les allées de ce spectacle. Courant d’une conversation à l’autre, d’une avant-première à une exposition, dînant dans le décor somptueux de la galerie des Glaces à Versailles ou les yeux posés sur des toiles de maîtres accrochées aux parois du Centre Pompidou, je fuyais la banalité de l’ordinaire. Miracle de la convivialité, au détour d’une rencontre, d’un trait d’esprit, d’un aveu, les personnages autour de moi s’animaient. Soudain, je cédais au charme de cette pièce improvisée dont je guettais, par une inclination personnelle, les échos tragiques.

Dans ce décor, qui par certains traits me ressemble, je n’ai pas cherché à briller. Je n’ignorais pas que la place qu’on m’y avait généreusement octroyée n’était due qu’à un malentendu passager. J’étais intronisé peintre, non officiel, d’un tableau d’époque. On me recevait pour exister, je n’étais pas dupe.

J’ai joué de la plume comme un valet du plumeau : pour balayer la poussière. Ce monde, dont je pointais les apparences, n’était pas mon idéal : trop de clinquant, de brillant, de goût du luxe ; trop d’argent, d’hypocrisie, de vacuité. Trop de conventions ennuyeuses, pas assez d’humour sur soi-même ou de lucidité.

Il m’est pourtant arrivé d’admirer ceux qui y frayaient. Sous les habits de la fortune, de l’aisance, de la réussite, je décelais leur fébrilité. Leur attitude masquée était une forme d’autodéfense.

Les autres classes sociales valent-elles mieux ? Je n’en suis pas persuadé. J’ai lu pas mal de romans. On y décrit les milieux ouvriers, paysans, la bourgeoise, l’aristocratie, l’univers des banlieues ou celui des truands. Les schémas ne diffèrent qu’en surface. Les codes changent, les êtres demeurent.

Quelle que soit la source de leur réussite, les riches ne sont que d’anciens pauvres qui tremblent de le redevenir.

Amateur de Scott Fitzgerald, derrière le bien-être affiché, la beauté éclatante, c’est la fêlure que j’ai tenté de percer. Cette ombre dans le regard, cette faille que l’auteur de Gatsby portait en lui et savait si bien révéler chez ses contemporains ; cette blessure qui les mine en secret et les pousse à agir.

Faut-il l’avouer ? L’évidence de l’échec me passionne moins que son improbabilité. Les êtres qui ont raté leur vie sont sans surprise : ils ont toutes les raisons d’être malheureux. On peut les plaindre et cela n’empêche pas de leur tendre la main. Mais ils sont sans mystère. Ceux qui sont, en apparence, parvenus à leurs fins, m’intriguent. De quoi peuvent-ils encore rêver ? Que dissimulent-ils derrière leur cravate noire, leur tenue de grand couturier ? Croulant sous les possessions, les honneurs, les plus attachants laissent parfois entrevoir, dans une conversation de fin de soirée, l’esquisse d’une solitude glacée.

Sortir, c’est parfois avoir peur de rentrer chez soi.

Tristesses enfouies, douleurs cachées : ce sont ces interstices dissimulés qui m’ont captivé. J’ai aimé surprendre les visages à la lueur vacillante du doute, cette bougie qui les éclaire, les humanise, les rend fréquentables.

J’ai laissé la vindicte et les condamnations aux aboyeurs, aux indignés professionnels, à ceux qui aiment pointer du doigt. Ils affichent une perfection à laquelle je ne saurais prétendre.

Les faiblesses de ce monde sont aussi les miennes. Notre face-à-face n’a jamais pris l’allure d’un duel. Au-delà des apparences, nous étions confrontés aux mêmes doutes, aux mêmes angoisses, aux mêmes silences intérieurs.

Au fond nous sommes tous des silhouettes un peu hagardes, un peu perdues. Dans un premier tome, j’évoquais l’adolescent que j’étais, debout sur son balcon, observant d’en haut les piétons se hâter vers des destinations dont je me demandais toujours comment ils faisaient pour être si sûrs qu’elles étaient les bonnes. Je n’ai pas changé, même si la fin du voyage approche.

Les mots furent mes alliés pour décrire sans écraser, suggérer sans démontrer ; faire passer un souffle de vent dans des existences figées.

Ces phrases que l’on construit, en se les lisant à soi-même à voix haute dans l’espoir qu’elles sonneront justes, sont des cailloux que l’on lance contre une vitre pour tenter de réveiller ceux qui dorment ou, du moins, attirer leur attention. Certains mots peuvent blesser. Les miens sont plutôt doux. Peut-être auront-ils la vertu de distraire, d’amuser.

N’exagérons rien : le pouvoir, la fortune, l’apparat. Tout cela au fond n’est pas si sérieux que le prétendent ceux qui règnent ; et bien plus sérieux que ne l’admettent les ricaneurs qui se moquent de tout pour faire semblant de n’être attachés à rien.

C’est l’éternelle comédie humaine. Un spectacle qui sous sa forme ancienne touche à sa fin. Grignotée par les rongeurs, la corde qui retenait le paquebot France à son port d’attache est sur le point de céder. Bienvenue dans les dernières lueurs de l’ancien monde.

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